On ne s’ennuie pas une seconde dans le salon de la Reine, devant ce ballet d’oiseaux rares faisant escale au théâtre du Parc, entre les sphères de l’Atomium surplombant les serres royales. Quel décor enchanteur, animé par une symphonie de jeux de lumière, d’intempéries typiquement belges, et de vols d’étourneaux traversant mélancoliquement par-dessus les toits, des paysages de somptueux nuages…

Parmi les comédiens, tout d’abord, une Reine des Belges immortelle : Élisabeth en Bavière, icône de nos concours de musique, filleule de Sissi, fille de médecin, amie de tous les grands Albert de l’époque… On lui découvre un caractère affirmé, parfois difficile, colérique à ses heures… On ne s’y attendait vraiment pas. Elle est lumineuse, attachante et d’un humour irrésistible. Mille mercis à Jo Deseure, si juste dans son élégante interprétation.

Derrière l’avalanche de bienfaits propres à cette Reine exceptionnelle – son rôle d’infirmière au front en 14-18, sa pratique et son amour des arts, de la musique, de l’histoire, des œuvres sociales et éducatives – se cache un personnage dynamique et audacieux. La compassion ? Oui. Et l’ouverture d’esprit. Dans les situations houleuses, elle se jette en avant, n’hésitant jamais à ruer dans les brancards. Insensible au politiquement correct, elle se laisse guider par la générosité de ses idées, nous offrant un modèle rare d’indépendance et d’audace pour l’époque. Quitte à pencher parfois vers la manipulation. On lui pardonnera volontiers, tant on rit de bon cœur tout au long de l’aventure.

Valériane De Maerteleire, l’autrice et la metteuse en scène, la dépeint comme une femme d’avant-garde, libre et anti conventionnelle. Quel bonheur ! Volcanique donc, comme l’absente du tableau, cette deuxième belle-fille, Lilian, seconde épouse de son fils Léopold III, devenue en fin de compte une rivale. Pourtant, elle l’avait accueillie avec bonheur, espérant consoler son fils de la perte tragique de la Reine Astrid, la mère des futurs rois Baudouin et Albert.
Mais, last but not least nous voici aussi face au formidable Monsieur Paul-Henri Spaak tonitruant dans son antre, encore plus…. bouillant et colérique que la Reine qui refuse de plier. Benoît Van Dorslaer, magnifique.

En contrepoint, il y a çà et là la présence tellement évocatrice du jeune nouveau roi, à la suite de l’abdication de son père et à la Question royale. Baudouin, un petit fils, totalement ciselé dans son rôle d’enfant sage et toujours pas marié, prêt à tout pour empêcher sa grand-mère d’entreprendre le voyage. Incarné par Rémy Thiébaut,  excellent.

On le voit, ces aliments de choix vont monter une comédie hautement savoureuse et épicée, qui roule sur les rires en cascades de spectateurs ravis, jubilant devant les joutes verbales et les jeux de scène inventifs ou cocasses de ces excellents comédiens.

Et puis, de l’autre côté du miroir, surgit dès le départ, la part d’ombre, cette histoire dans l’histoire, cette plongée vertigineuse dans la psyché tourmentée de la Reine. Une Reine qui au château de Laeken s’était tant éprise des oiseaux chanteurs, qu’elle avait fait graver sur disques toutes leurs voix ornithologiques à l’exception de celles des pies bavardes. Pourquoi ? Mystère insondable. Des pies disgraciés par véritable aversion phonique ? Porteuses de malheur ?

Et voici que, pour hanter la Reine, deux de ces pies vengeresses aux reflets bleutés, font leur apparition dès l’entrée en matière. Ces volatiles exclus et censurés par la Reine au château de Laeken, prennent d’emblée la parole. Sont-ils sortis des cauchemars de cette femme extraordinaire ? Libérées à tout moment dans le théâtre, elles conversent sans relâche sous l’impeccable direction de Lola Delcorps … Un spectacle dans le spectacle. Ah, les trouble-fêtes ! En vraies prédatrices, elles vont jusqu’à envahir l’esprit de la Reine, qui souffre d’angoisses hitchcockiennes ! L’irascible Beth a donc ses vulnérabilités. Notre Reine préférée, qui a traversé de nombreuses tragédies et fait courageusement face à de nombreux défis depuis sa plus tendre enfance, nous apparaît dans ses fragilités comme dans ses forces. Sans oublier une belle complicité de deux femmes qui apprennent à se connaître.

Car la Reine est bien entourée. Autour d’elle, gravite l’exquise Anouchka Vingtier en une merveilleuse comtesse de fiction, imperturbable dame de compagnie, un personnage dont la complexité est admirablement bien amenée. Et aussi un imperturbable secrétaire personnel, sous les traits du comédien plus qu’extraordinaire: Bruno Georis.

C’est tout cela, ce spectacle pétillant, contestataire, vivifiant, profond et poétique, qui est magnifiquement écrit, joué et mis en scène.

Dominique-Hélène Lemaire , Deashelle pour le réseau Arts et lettres 

Au Théâtre Royal du Parc (Bruxelles) du 23 janvier au 22 février.

 Crédit photos Photo@Aude Vanlathem

Avec Lola Delcorps, Jo Deseure, Bruno Georis, Rémy Thiebaut, Benoit Van Dorslaer, Anouchka Vingtier
Mise en scène Valériane De Maerteleire
Assistanat Catherine Couchard
Scénographie Anne Guilleray
Costumes Raphaëlle Debattice
Lumières Xavier Lauwers
Vidéo Allan Beurms
Création sonore Loïc Magotteaux
Maquillage et coiffure Djennifer Merdjan 

LA REINE ROUGE a reçu le Grand Prix Pleins Feux de l’AEB