“Figaro! par LyricLab : ça fait de joyeuses cabrioles lyriques et des étincelles sur les planches. Et une salle comble à la Vénerie, centre culturel de Watermael-Boitsfort. Sous-titres dans les deux langues…

Par ici Les Noces de Figaro… ce monument de l’opéra, cette cathédrale mozartienne où chaque note est arabesque et chaque air feu d’artifice. Mais voilà que débarque LyricLab, toute jeune compagnie lyrique, fraîche comme un matin de printemps à Salzbourg, et qu’elle décide non seulement d’y mettre les pieds… mais d’y danser la vie et d’en exposer la substantifique moelle en la joignant à l’œuvre théâtrale de sieur Beaumarchais et son extraordinaire 18e siècle, près à en découdre avec toutes les iniquités. Quel beau mariage !

D’entrée de jeu, ce Figaro! exclamation comprise, annonce la couleur : on ne va pas simplement assister à des extraits d’opéra, mais à une fête de la lumière, de l’esprit, ravivant nos souvenirs littéraires et le plaisir d’une langue française marquée par une somptueuse diction. Oui, l’oreille se souviendra des magnifiques scansions et de la voix puissante et profonde de sieur Damien Vliegen en omniprésent Comte Almaviva, séducteur impénitent, jaloux d’une autorité qui oscille entre tyrannie et vulnérabilité. Tour à tour, arrogant et fragile.

Derrière la tension dramatique, on trouve une valse de jeux de communication malicieux, digne de la Commedia dell’arte et on s’amuse franchement. la mise en scène est signée Alexis Goslain.

Et dire que tout cela est régi par un pianiste qui dispense avec générosité le lyrisme, les jeux de scène, le ronronnement narratif et les nombreux éclats dramatiques ou espiègles. Grâce à sa présence pleine d’empathie et de bonhommie, David Miller, le pianiste, tout à fait complice de l’entreprise, fait fuser tout un orchestre dans son seul clavier. Chapeau pour l’imperturbable maître de musique !

De plus, on trinque à la critique sociale, aux amours contrariées et à la verve explosive de Beaumarchais lui-même. Il est convoqué en personne, pour servir de narrateur à cette version à mi-chemin entre Mozart et les héritiers de Molière. Stéphane Stubbé, étincelant en parfait master of ceremonies s’adresse sans façon à un public heureux de goûter ses innombrables jeux farceurs.

La mise en scène, aussi ingénieuse que ludique, réussit donc le pari audacieux de resserrer l’intrigue sans jamais l’étouffer. On y retrouve Suzanne, l’excellente Gianna Canete Gallo vive comme l’éclair, Arnaud Lion en Figaro, malin comme un furet, le Comte Almaviva, toujours aussi noble qu’agaçant par ses multiples frasques, la Comtesse, toute en grâce blessée, et Julie Prayez en l’adorable Chérubin, adolescent en crise hormonale permanente, mais greffé à l’amour. Chacun campe son rôle avec enthousiasme communicatif. Les lignes chantées et parlées s’entrecroisent en heureuses galipettes verbales. Le rire des spectateurs est au rendez-vous, avec parfois même des larmes de « touché-coulé » ! Autant emportent ces voix qui séduisent et enchantent !

Fort et savoureux d’ailleurs, le choix des dialogues de Beaumarchais en français, les airs en italien, comme un mariage heureux entre la plume et la portée. On y rit, on y soupire, on y applaudit, parfois les trois en même temps, et on se dit que l’opéra n’a jamais été aussi vivant, aussi facétieux, aussi… joyeusement made in Belgium, peut-être ?

Car oui, derrière cette aventure joyeusement baroque, il y a un trio d’artistes passionnés : Hadrien Baudot, Catherine Maufroy Raindorf, la sensationnelle comtesse en lutte avec les infidélités de son époux, et Damien Vliegen, qui ont eu l’audace de rêver, de créer et de nous embarquer avec eux dans cette folle escapade lyrico-théâtrale.

Fonder une compagnie lyrique en 2024 ? Il fallait oser. Faire de sa première production un petit bijou de fraîcheur et d’inventivité ? Il fallait du talent. Et ils en ont. Par chariots entiers. Figaro! est une réussite éclatante, une déclaration d’amour à l’opéra qui ne se prend pas trop au sérieux, mais qui travaille avec un sérieux et une précision indéniable. On sort de là le cœur en liesse, l’oreille enchantée, et le sourire au fond des yeux. What’s next ?

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres