La cruauté, un sport mondain bien avant les réseaux sociaux ! Mais… voici : Une langue exquise !

                   « J’ai souhaité préserver, dans cette adaptation inédite, toute la finesse et la préciosité de la langue. Sa force brute et ciselée. Et surtout la noirceur des personnages et du propos. Ce sont des monstres qui parlent, qui agissent (je parle de Merteuil et Valmont bien sûr). C’est une histoire de panthères qui courent après des biches. Il est question de prédateurs et de proies, qui tourbillonnent dans une savane luxuriante », précise Arnaud Denis, dans sa note d’intention lors de la création de son spectacle Les Liaisons dangereuses…

Une œuvre du 18e siècle, unique au sens fort : c’est la seule œuvre de Choderlos de Laclos, un roman épistolaire qui scintille de perversité et d’élégance de style.

Deux tigres de salon s’affrontent. Ils ont décidé d’un troc charnel machiavélique. C’est ce qui met le roman épistolaire en marche et mène implacablement vers le désastre. La mécanique de précision est huilée à la vanité et à l’arrogance dans ces 175 lettres qui servent de champ de bataille à deux êtres qui ne savent aimer qu’en détruisant.

La Marquise de Merteuil et le Vicomte de Valmont sont des Libertins, la nouvelle mode, après celle du gentilhomme au 17 e siècle. Tous deux sont solennellement obsédés par l’art de disposer des autres. Le monde est pour eux un échiquier, où l’on enrôle pucelles, bigotes et sots maris dans un cirque de manipulations démoniaques. Tous deux désirent guérir d’un mal incurable : l’amour.

La Marquise, en avance sur son temps, refuse catégoriquement de se soumettre, pire, elle entend « venger son sexe », elle réclame pour la femme une autonomie qui dépasse de loin celle des Précieuses ridicules. Contrôlant tout autour d’elle, elle revendique le droit à la vengeance avec les mêmes armes que celles des hommes, en mieux, en plus chirurgical, en plus efficace. C’est glaçant, mais c’est splendide.

Valmont, est le libertin à la recherche d’un absolu. Il affiche le charme irrésistible du prédateur mondain mais sa quête d’absolu est comme le Graal, elle lui est sans cesse dérobée, par son incapacité viscérale d’aimer.

Dans ces jeux cruels, où l’on confond amour et domination, la jeune Cécile de Volanges, est la victime innocente, jeune fille sacrifiée à la rancœur d’autrui, sans le moindre remords.

Mais parlons aussi de l’accueil chaleureux et admiratif que la salle comble du Wolubilis a réservé aux artistes. On a vu, au terme du drame, le public encore sous le choc applaudir longuement cette splendide représentation dans un élan de forte gratitude et de franche passion.

Il faut savoir que tout au long du drame, dans la salle, on percevait cette tension silencieuse qui naît lorsque le verbe fait mouche, devient arme et que les répliques tombent comme des rafales de couperets. A chacun de savourer à son aise le pur élixir de cruauté irrigué par le texte. La victime est si belle et le crime est si … beau ! Avec cette langue sublime, brillant de mille feux, dont on dit qu’elle est la meilleure et la pire des choses.

Delphine Depardieu en Marquise de Montreuil a profondément impressionné par la façon dont elle laissait tout de même affleurer la fêlure sous la glace brûlante. Et Valentin de Carbonnières, en Valmont, par sa manière d’habiter l’arrogance de façon foudroyante et avec une précision presque voluptueuse. Sa condamnation absolue de l’amour sonne comme une déclaration de guerre sans merci.

La mise en scène admirablement musicale et fluide d’Arnaud Denis relie, respire, nette, lisible, sans jamais être pesante. Elle est pensée au millimètre près avec la valse du sobre du riche mobilier et des décors sur cette immense scène du Wolubilis éclairée à la bougie, tandis que circulent dans l’air, des tonnes d’électricité. Le jeu théâtral des 7 comédiens porte majestueusement cette magnifique langue de Laclos qui voyage entre les scènes jouées sur tous les tons de la séduction, du viol, de la manipulation, de la blessure profonde, et la lecture en voix off, tranquille et puissante des Lettres révélatrices. Celles-ci apparaissent alors comme autant de plages de repos, à savourer les yeux fermés.

Magie du théâtre : les époques se confondraient-elles ? Dans le dernier tableau, on finit même par prendre la lointaine ligne de mille cierges allumés pour un vaste horizon de gratte-ciel d’une ville moderne dans la nuit.

Il est donc rare de voir spectacle qui traite de la séduction avec autant de réussite scénique et de lucidité… et où l’on voit que l’humiliation est le BA de la domination, quand elle est plus prisée que l’amour. Choderlos de Laclos l’avait bien compris.

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres