Le concert du 02 mars 2026 au Palais des Beaux-arts de Bruxelles (BOZAR) était un événement choral et symphonique d’envergure rassemblant trois cents artistes. Il s’agit d’un grand Atelier quadriennal où des choristes, venus de multiples horizons, se retrouvent après de longs mois de travail, pour faire naître une imposante œuvre collective. Organisé par la régionale A Cœur joie de Bruxelles, cet ensemble comportait près de 230 choristes sur scène associés à l’orchestre philharmonique Orfeo. À la baguette, la direction chaleureuse et inspirée d’Élise Smout pour le souffle, la cohésion et la puissance.
Le mouvement À Cœur Joie fut fondé en France dans l’immédiat après-guerre, par le compositeur César Geoffray pour gagner rapidement toute la francophonie dans le monde.
Dans un élan profondément humaniste, les bénéfices de la soirée étaient destinés à une œuvre caritative, l’ASBL la Clé, un centre d’hébergement situé dans la commune de Schaerbeek, qui offre un cadre familial à des enfants et adolescents atteints de surdité sévère. Quel bonheur si la Musique peut aller à la rencontre de l’épanouissement personnel de ces enfants et contribuer à leur bien-être. Et quelle belle correspondance : la musique au service de ceux pour qui le monde sonore est un défi quotidien. Comme si l’art lui-même voulait rappeler que l’essentiel réside dans ce que l’on partage.
Ce programme mettait à l’honneur 2 œuvres majeures de la musique contemporaine présentées comme une première en Belgique pour un tel format. La première partie du concert était consacrée à la Sunrise Mass du compositeur norvégien Ola Gjeilo.
Composée en 2008 pour chœur et orchestre à cordes, cette œuvre propose une vision originale de la messe : moins une œuvre liturgique qu’un voyage musical et spirituel.
Quatre mouvements : The Spheres, Sunrise, The City et Identity & The Ground dessinent un parcours symbolique qui mène de l’espace cosmique vers la terre habitée. D’abord l’immensité mystérieuse des sphères. Puis l’apparition progressive de la lumière. Vient ensuite la cité humaine, vibrante et vivante. Enfin, l’ancrage dans une identité terrestre et spirituelle.
Les cordes installaient une atmosphère ample et lumineuse. Les voix semblaient flotter dans l’espace acoustique avec une douceur presque irréelle. La musique de Gjeilo possède le pouvoir particulier de créer des paysages sonores d’une grande pureté, proches à la fois des grands espaces que l’on trouve dans certaines musiques de film mais aussi dans l’infini suscité par la tentation mystique. Sous la direction attentive et vibrante d’Élise Smout, les choristes faisaient naître toute une architecture de lumière, délicate et enveloppante. Et dans cette cathédrale imaginaire, tant d’émotion profonde à l’écoute des diverses paroles de messe en latin. Le Kyrie, le Gloria, Tout le Credo et son cadre dramatique… Et cette prière, la plus grave de toutes : Dona nobis pacem. À ce moment-là, toute la salle est plongée dans un silence palpable. Les yeux rivés sur la Cheffe, on déborde de reconnaissance. Nommer les choses, ne les fait-elles pas exister ?
La seconde partie du programme nous entraînait dans l’univers du compositeur gallois Karl Jenkins (The Armed Man), l’un des créateurs les plus populaires de la musique chorale contemporaine.
Ancien musicien de jazz devenu compositeur à succès, Karl Jenkins s’est fait connaître internationalement grâce à son projet musical Adiemus, où les voix chantent dans une langue imaginaire destinée à faire de la voix un instrument universel. Sa musique, immédiatement communicative, mêle influences classiques, rythmes contemporains et inspirations venues de diverses traditions du monde. Du pays de Galles à l’Afrique profonde. Ici la grande masse chorale confère à l’œuvre une dimension spectaculaire, portée par des pulsations énergiques et des harmonies lumineuses. C’est un splendide terrain d’expression pour la bouillante cheffe. Les voix se répondaient en larges vagues sonores. Les pianissimi suspendaient le temps, tandis que les grandes montées orchestrales déployaient une puissance presque tellurique. Une œuvre très contrastée, au sens premier du mot baroque. Avec une variété de styles impressionnante. Des cuivres majestueux, des percussions omniprésentes, des incursions de carillon, de xylophone, des voix de jeunes filles perlées. Des thèmes répétitifs rappelant The Lion King, des complaintes, des marches, des chants patriotiques… Et par moments, des rythmes de valse. Et une apothéose tribale cyclique en rythme syncopé, à couper le souffle. Élise Smout conduisait tous ces artistes avec une précision fabuleuse et une générosité débordante, obtenant de ces artistes rassemblés qu’ils forment un seul organisme sonore, vibrant d’une même émotion.
Maisà deux pas du 8 mars, le concert prenait aussi, presque malgré lui, une résonance particulière avec la Journée internationale des droits des femmes en perspective. Diriger… et rester femme.

Et ce détail qui n’en est pas un : « Est-ce qu’une cheffe d’orchestre ne devrait pas porter le traditionnel tailleur-pantalon noir ? » Résolument Non ! Voilà une cheffe en séduisante robe de bal ! Fière de sa féminité, refusant de s’effacer derrière un code vestimentaire neutre. Car la musique n’est pas neutre ! Et puis, la féminité ne diminue en rien la rigueur et l’autorité musicale. Ce soir-là, elle dirigeait en robe de princesse. D’abord une somptueuse robe de dentelle noire, puis une seconde tenue, couleur parme, scintillante, accompagnée d’une coiffure digne d’une reine. Sur scène, les choristes arboraient de délicats foulards couleur lilas, comme une constellation de nuances violettes. Une palette de diversité, qui rappelle le rose de l’aube allant à la rencontre du bleu du ciel. Et cependant, une couleur discrète, profondément symbolique.
Cette soirée musicale aura offert, en plus de sa beauté sonore, l’image simple et forte d’une femme dirigeant plus de trois cents artistes, avec autorité, grâce… et robe scintillante. Une façon lumineuse de rappeler que l’excellence n’a pas besoin de renoncer à la féminité pour être prise au sérieux. Un rappel que les femmes ne sont pas identiques aux hommes, et n’ont nullement à l’être. Ainsi, on quitte la salle le cœur rempli de gratitude et de joie.
Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres