C’est l’événement culturel du printemps. Du 20 février au 14 juin 2026, Bozar déploie une exposition choc : Bellezza e Bruttezza. L’idéal, le réel et la caricature à la Renaissance, voilà sans doute une exposition qui fera date. Un événement phare, annoncé comme le grand rendez‑vous muséal de la saison. Un choc esthétique qui réunit près de 95 œuvres rarement sorties des réserves des plus grands musées. Une plongée où Botticelli, Titien, Léonard de Vinci et Tintoret croisent Cranach, Metsys ou encore Dürer… Bref, une affiche de gala.
L’enjeu ? Explorer comment, aux XVe et XVIe siècles, les artistes italiens et nord-européens ont mis en scène ce ballet troublant entre beauté et laideur, idéalisme et grotesque, grâce et difformité. Deux forces opposées, mais indissociables. Comme l’ombre et la lumière. Dans cette période effervescente des XVe et XVIe siècles, les artistes n’en finissent pas de jouer au jeu des contrastes : la grâce contre le grotesque, l’idéal contre l’excès. Chiara Rabbi Bernard, commissaire passionnée qui travaille sur cette thématique depuis cinq ans, revisite ce duel fondateur avec une ambition très humaine : comprendre ce qui nous émeut, nous dérange, nous attire encore dans ces visages parfaits… ou volontairement difformes.
La beauté, la laideur disent beaucoup de nous. Beauté et laideur n’ont cessé de fasciner. Pas seulement comme critères esthétiques, mais comme miroirs de notre humanité. Chiara Rabbi Bernard, a voulu reconstruire ce dialogue étrange, délicat, parfois grinçant, qui s’exprime dans les visages, les postures, les gestes. En dépit de l’exaltation de la grâce, de la vertu, de la richesse et du pouvoir.
En Italie, l’idéal classique domine encore : proportions harmonieuses, élégance intemporelle, pureté des lignes. Mais déjà, sous les pinceaux de Léonard ou Lotto, les premiers saboteurs du « beau » une tension apparaît : l’expression humaine, ses fragilités, ses excès, ses rides, ses grimaces, gagnent du terrain.
Au Nord, en revanche, c’est un tout autre univers. Une esthétique de la vérité crue, parfois brutale, souvent satirique. Cranach et Bruegel n’hésitent pas à tirer le trait, à souligner ce qui déraille, ce qui dérange, ce qui fait rire aussi. Le grotesque devient une langue artistique à part entière. Et l’on comprend ce que Léonard avait saisi avant tout le monde : la beauté et la laideur se renforcent, dialoguent, se répondent.
Finalement, nous avons créé des sociétés de plus en plus obsédées par l’apparence. Si le parcours avance, la réflexion s’élargit. Au XVIe siècle, la beauté devient une véritable préoccupation sociale. Les premiers manuels, destinés aux femmes, livrent des recettes pour paraître « plus belle ». Les conseils cosmétiques se multiplient. Le marché du paraître naît. Une modernité s’esquisse déjà dans ces petits écrits.
À notre époque, cette obsession a pris des proportions industrielles. Mais l’exposition rappelle combien la Renaissance en amorce subtilement les codes. En parallèle, la laideur se fraye un chemin dans l’art, gagnant ses lettres de noblesse. De curiosité dérangeante, elle devient terrain d’exploration anthropologique, philosophique, culturelle.
C’est aussi l’occasion de voyager doublement : dans le temps et dans l’espace. Le catalogue de l’exposition, à lui seul, pourrait trôner sur une table basse chic : Botticelli, Floris, Lotto, Véronèse… Les œuvres arrivent de Florence, Rome, Vienne, Washington, Berlin. Un véritable tour du monde de chefs-d’œuvre. Un ensemble étourdissant de quelques sculptures, peintures, et dessins, nourri de prêts prestigieux : Offices de Florence, Vatican, Louvre, National Gallery of Art de Washington, Kunsthistorisches Museum de Vienne, Hamburger Kunsthalle… Rarement ces pièces ont quitté leurs murs. C’est dire l’importance de l’événement.
Arrêt sur image. Voici Breughel ! Le monde à l’envers et notre propre vertige. Parmi les œuvres qui marquent, Les Proverbes de Bruegel l’Ancien est un arrêt magistral. Un tableau foisonnant, drôle, déroutant, parfois cruel, qui met en scène plus de cent proverbes flamands. Une fresque humaine qui dit nos faiblesses, nos obsessions, nos travers. On y entre comme dans un labyrinthe, on s’y perd avec jubilation. Un détail retient l’œil : celui d’un globe terrestre dont la croix est tournée vers le bas. Une vision littérale du monde à l’envers. C’est presque prophétique. Particulièrement dans le Nord, la Renaissance cultive l’amour de l’ironie et de la provocation visuelle !

Plus loin, on s’attardera pour découvrir la vraie histoire de la Belle et la bête. Avec une œuvre qui intrigue, interroge, bouleverse. C’est le portrait de Maddalena Gonsalvus, fille de Petrus Gonsalvus, atteint d’hypertrichose, un cas de pilosité extrême. Ce noble canarien à la pilosité spectaculaire, avait épousé une femme d’une grande beauté. Leur histoire inspira une légende qui hante toujours notre imaginaire : celle de La Belle et la Bête. Maddalena, représentée avec tendresse, dignité et une forme de fierté, rappelle à quel point l’humanité peut surgir dans ce qui dérange. Ici, aucune caricature. Maddalena est représentée comme une princesse, respectée, aimée, entourée. Une dimension profondément humaine traverse ce tableau : celui d’un père qui élève sa fille dans la dignité, malgré un monde prompt au jugement.
Et si la Renaissance avait inventé…à côté de la beauté idéale de Boticelli, la laideur moderne ? Il semble qu’elle ait aussi ouvert la voie à la laideur comme langage artistique, comme outil critique, comme émotion esthétique légitime. Les artistes n’ont jamais cessé d’interpréter la réalité, de l’embellir ou de la déformer, d’en révéler les tensions.

Embellir parfois, juste pour … servir le pouvoir. Lors de cette exposition, on découvre Titien en train d’améliorer le portrait de l’empereur Charles Quint, geste qui peut s’interpréter comme une marque de respect ou de soumission. L’empereur avait tendance à garder la bouche entrouverte et le menton relâché, ce qui n’était pas très flatteur. Titien, avec délicatesse, corrige ces détails pour préserver l’image de puissance, de vertu et de noblesse du souverain. Au XVIe siècle, le portrait va bien au-delà d’une simple représentation : il devient un outil de propagande et un symbole de légitimité politique. Les monarques européens, parfaitement conscients du pouvoir de leur image, font réaliser des portraits officiels qui circulent à travers le continent. Titien maîtrise cet art, combinant réalisme, symboles et une mise en scène qui valorise l’autorité.
….
Mais tout au long de cette exposition, dans une véritable chasse aux stéréotypes, Bozar nous rappelle aussi avec brio que le grotesque, plus qu’un contrepoint, est parfois l’essence de vérités dérangeantes. Dans l’imaginaire collectif, Fous et bouffons ne se contentent pas de transgresser les normes, ils les piétinent allègrement. Leur allure hors du commun, où le grotesque tutoie la sagesse, ne nous incite-t-elle pas à revisiter nos certitudes ? On le sait, Shakespeare était un grand maître en la matière. Sujets et personnages grotesques, et même la laideur extrême, de la maladie à la luxure, comme dans les dernières salles, forcent la société à regarder en face ses propres préjugés sous le couvert du rire. Et tant pis si elle vole la vedette à l’idéal !
Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres
