À la Ferme du Biéreau : rencontre exceptionnelle avec une grande dame. On y va pour le programme, on en repart touché par l’artiste. Eliso Virsaladze, c’est le murmure souverain d’une légende.

Eliso Virsaladze est une artiste que les initiés vénèrent, que le grand public découvre parfois tardivement, presque par hasard – ce hasard dont on dit qu’il ne se trompe jamais !

Née à Tbilissi, en Géorgie, elle perpétue la grande tradition de l’école pianistique russe, héritière d’une lignée prestigieuse remontant à Heinrich Neuhaus. Formée notamment auprès de Yakov Zak, elle se distingue très tôt en remportant le Concours Schumann en 1966, après un passage remarqué au Concours Tchaïkovski.

Mais plus que les prix, c’est une esthétique qui la définit : refuser l’esbroufe, rechercher la vérité et la profondeur du son. Son jeu s’inscrit dans une filiation où la musique prime toujours sur l’ego du pianiste. On pense à Sviatoslav Richter, admirateur de ses interprétations.

Grande pédagogue, elle a formé plusieurs générations de pianistes au Conservatoire de Moscou, transmettant un art du piano fondé sur l’écoute intérieure, la rigueur et la sincérité.

Son répertoire de prédilection – Robert Schumann, Frédéric Chopin, Johannes Brahms – révèle une affinité profonde avec les mondes introspectifs, les architectures secrètes, les élans contenus.

Écouter Eliso Virsaladze, ce n’est pas assister à une performance.  C’est, loin de tout glamour, entrer dans une pensée musicale dense, habitée, en quête d’essentiel.

Lors de son récital à la Ferme du Biéreau, la grande dame du piano nous a ouvert les portes de ses secrets. Quel privilège ! Entrer dans un univers où chaque note semble naître d’un mystère. Le son explore l’intime et dévoile des terres inconnues.

Dès les premières mesures de Johann Sebastian Bach, dans la transcription de la cantate BWV 29, une architecture invisible prend forme. On a l’impression que les grandes orgues d’une cathédrale intérieure s’éveillent en nous. Puis vient le Largo de la sonate BWV 1005, transcrit par Camille Saint-Saëns : une confidence lente, une respiration suspendue. On imagine une marguerite qui s’effeuille sur le clavier, avec une infinie tendresse.

Avec Mozart, le ton change. La Sonate K.280 commence avec autorité, presque une certaine rudesse. Mais l’Adagio… ah, l’Adagio ! Il réconcilie, il apaise, il console. Les trilles deviennent soupirs, les accords se répondent comme des échos du cœur. Puis, soudain, le Presto démarre, joyeux, théâtral, dans une jubilation presque italienne, comme un clin d’œil à la Commedia dell’arte.

Vient alors Beethoven, lumineux, humain, presque espiègle. C’est inattendu. Derrière la majesté, on devine le jeu : des éclats de jeunesse, des fragments de vie. Le célèbre Rondo a capriccio op. 129 évoque une course effrénée, une énergie bondissante où les doigts effleurent à peine le clavier pour mieux s’envoler. Et quand même des effets de prestidigitation !

Mais le véritable cœur du concert bat dans la deuxième partie du récital : avec Chopin, lui que l’on attendait. Les Nocturnes deviennent des paysages intérieurs. Le Nocturne op. 27 n° 2 est immédiatement enlacé au premier. Il murmure plus qu’il ne chante. Pas de brillance de salon et des sonorités rutilantes. Eliso Virsaladze choisit l’ombre, la question, le frisson retenu. Elle sème des silences qui n’en sont pas vraiment. De ces silences naissent des rubans sonores, délicats, presque irréels.

Le charme opère. On plonge dans l’univers d’une artiste puissante, magicienne, presque prêtresse. Sa main droite caresse le temps, sa main gauche l’ancre dans une profondeur volcanique. Et soudain, la musique devient bain de beauté, traversée intime.

Les Mazurkas, elles, dansent autrement. Elles évoquent la terre, la mémoire, les jours heureux, les nostalgies secrètes. Tantôt légères, tendres ou vibrantes, elles dessinent des paysages bucoliques intemporels, des souvenirs d’un Âge d’or, baignés de lumière et de parfums d’été.

Puis, comme un éclat de rire final, la Valse brillante surgit, presque foudroyante. C’est ainsi que les grands sentiments se lancent face au monde. En bis, une Mazurka en la mineur,  nous est offerte, comme un dernier souffle.

Rien n’a été démonstratif. Tout a été essentiel. Dans une sobriété de gestes presque irréelle, Eliso Virsaladze s’efface, laissant la musique seule nous marquer. Lorsqu’elle quitte la scène, des fleurs à la main, sur la pointe des pieds, malgré les salves d’applaudissements, elle semble nous confier un secret : la vraie musique est transmission secrète, cadeau intime. Une communion dans la simplicité première. Primordial, comme le trésor de la main  tendue.

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

Du 3 au 10 mars 2026

-Un concert dans le cadre du Festival International Est-Ouest, pour sa 14e édition à la Ferme du Biéreau à Louvain-la-Neuve

-À l’affiche: des concerts de musique classique, des jeunes talents et des contes musicaux.

  • Lieu : Ferme du Biéreau, Ottignies-Louvain-la-Neuve.
  • Programme 2026 :
    • 3 et 4 mars : Lauréats du Concours Reine Elisabeth.
    • 5 mars : Quatuor d’Ukraine et de Russie par Musiques Nouvelles.
    • 7 mars : Récital d’Elisso Virsaladze.
    • 8 mars : Conte musical (Le roi qui n’aimait toujours pas la musique) et concert-lecture poétique.
    • 10 mars : Opéra Così fan tuttede Mozart (midzik & soir)

À la Ferme du Biéreau