Le miracle de la musique qui émeut au plus profond
Balade musicale de Rixensart – Église Saint-Sixte, Genval, 19 mars 2026
Mars 2026. Une soirée inoubliable. Elle se rêve sous l’empire du magnolia, un arbre de mémoire fondateur ; Cet Arbre tellement pressé d’éclore en mars alors qu’auparavant, il fleurtait surtout avec le 6 avril ! À Genval, sous les voûtes recueillies de l’église Saint-Sixte, la Balade musicale de Rixensart a offert ce 19 mars, l’excellence et la beauté dans une quête commune d’émotion pure.
Sous la direction plus que vibrante de Luc Dewez, l’Orchestre de la Fondation Grumiaux était dans une forme éblouissante. Un ensemble terriblement lumineux, enveloppant et intensément habité.
Dès les premières mesures du Concerto pour orgue en si bémol majeur de Georg Friedrich Haendel, le ton est donné : ce n’est rien moins qu’un dialogue de chaque seconde entre la Terre et le Ciel. Qui a commencé ? Qui a répondu ? C’est l’orgue qui a répondu aux violons, alors que l’organiste était invisible. Seule la musique était là, saisissante et souveraine. L’allégresse dansant avec la tristesse. Les cordes solaires, précises, brillantes. L’orgue égrenant des couleurs consolatrices. Les cordes répandant un souffle puissant de joie, qui vous embroche à pleins achets. Les violons répondent avec force, ‘Présent’ au Ciel qui murmure. Comment alors retenir ses larmes ? C’est la tristesse qui se fait belle dans le Larghetto, ce cœur battant de l’œuvre, et le temps s’est dilaté. La ligne mélodique s’est déployée avec immense tendresse. Qui parle ? La terre ou le ciel ? Les voilà qui conversent. Au clavier de l’organiste, Eugeniusz Wawrzyniak, l’écriture haendélienne se révèle texture d’éternité. Élégance dansée entre dentelle musicale, résonnances profondes et respiration dans les étoiles. Une soif d’idéal.
Changement de lumière avec Il Tramonto de Ottorino Respighi. Coucher de soleil signé par le grand poète romantique anglais Percy Bysshe Shelley, traduit en italien. Dès les premières mesures, un voile crépusculaire s’installe. Les cordes tissent le drame. Mais celui-ci est d’une délicatesse palpable, faite de frémissements harmoniques et de beaux glissements chromatiques. La mezzo-soprano, Cécile Lastchenko s’inscrit dans cette matière comme une présence intérieure palpitante et elle en révèle toute la profondeur. Ni tout à fait récit, ni tout à fait chant, sa ligne épouse les contours du texte avec ferveur. Le texte italien, une traduction de ce poème de Shelley « The Sunset », se voit déclamé avec ferveur. Le chant souple et vivant de la chanteuse évite néanmoins le pathos, balaye l’angoisse qui va s’allonger sur les violons, puis les violoncelles, puis la contrebasse. Dans cette musique, c’est tout l’émerveillement et l’éphémérité de ce splendide moment si fugace de la journée, et aussi la perception de la nature totalement transitoire de la vie humaine. On assiste à une lente dissolution : celle de la lumière, de l’amour, de la vie même. Celle d’un monde qui, certes, irrite le poète. Et sans doute aussi, le compositeur.
Après cette plongée dans l’intime, la soirée offre une bombe de bonheur avec Ludwig van Beethoven et son merveilleux Concerto pour violon en ré majeur op. 61. Œuvre longtemps incomprise, aujourd’hui sommet du répertoire, elle exige de l’interprète une capacité rare : faire naître la grandeur tout en ne forçant pas le trait.
La jeune violoniste, Pauline Van der Rest, lauréate du Concours Reine Elizabeth 2024, et que la Balade Musicale a déjà conviée à maintes reprises, aborde cette partition avec une assurance tranquille et une maturité saisissante. Son jeu frappe d’emblée par son aisance, sa précision, sa pureté de ligne. Les sonorités les plus improbables se déploient avec la finesse des cheveux d’anges. C’est un exquis rendez-vous, très rafraîchissant, avec la douceur et la bienveillance. Elle joue les yeux fermés, le visage tendu par la ferveur. Elle livre une promenade dans le champ des étoiles. Alors que l’orchestre réveille la dure réalité du monde, elle est saisie d’accents de douleur brutale. Mais la malice de la fée de la musique victorieuse réexpose la joie qui exulte. C’est la légèreté absolue qui a gain de cause, même si les percussions et l’ensemble de l’orchestre fanfaronnent, sous la baguette vigoureuse du Chef d’orchestre. Le hautbois s’amuse comme un roi. Les frissons des violons emplissent la salle. Variations sur variations, le violon de la vestale de la musique porte haut la flamme intérieure.
L’archet est magique. Voudrait-elle soigner le monde grâce à la musique ?
Dans le premier mouvement, elle semble privilégier une profonde narration intérieure, très méditative qui entraîne le spectateur à la rêverie. Le célèbre thème joue les variations répétées et transformées comme dans un kaléidoscope. Elle génère une musique bavarde, constamment renouvelée.
Le Larghetto, sombre, lent et puissant d’une sérénité presque irréelle, atteint un point de suspension où le temps se cache, vaincu par les scintillements du violon. Puis le Rondo final libère une énergie chaleureuse, sans jamais rompre l’équilibre. La virtuosité de la violoniste reste toujours au service du discours, jamais l’inverse.
On se met même à imaginer que dans ce programme, il y a un double fil d’or qui relie ces trois œuvres en apparence si différentes : une même attention à la respiration du son et une plongée dans la vie intérieure. Tout est réuni : exigence artistique, qualité d’écoute, présence et recueillement. Bouleversante donc, cette dernière soirée de la Saison 13.

Sachez qu’elle est d’ailleurs un point d’orgue pour Jean-Pierre Perès, l’âme fondatrice de ce festival. Il transmet le flambeau de l’avenir à un successeur de taille : Cédric Hustinx.
Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres