Sous l’œil de la caméra, le couple vacille : Sébastien Thiéry à l’écriture de Vidéo Club

Le théâtre de Sébastien Thiéry cultive depuis longtemps l’art du décalage. Ici, il signe une pièce carrément surréaliste, où le prisme de la surveillance technologique règne en maître dans une comédie de boulevard à deux personnages. Quoique. Ils sont peut-être trois, si l’on convoque, dans l’ombre, ce « green-eyed monster » cher à William Shakespeare : la jalousie, moteur infaillible des guerres de couple.

Le point de départ est d’une redoutable efficacité : Justine et Jean-Marc, mariés depuis vingt-cinq ans, découvrent qu’une webcam les filme à leur insu dans leur cuisine. Chaque jour, une nouvelle vidéo leur est envoyée. Qui espionne qui ? That is the question. Et ce questionnement obsessionnel donne à la pièce des allures de thriller psychologique, vif, presque inquiétant, sous le vernis de la comédie. La curiosité n’est-elle pas un vilain défaut ?

Sébastien Thiéry excelle à faire surgir l’absurde au cœur du quotidien. L’idée est brillante : utiliser l’intrusion de la caméra comme révélateur des mensonges, omissions et petites lâchetés domestiques. Mais au-delà du dispositif, c’est bien l’usure du couple après vingt-cinq ans de vie commune qui affleure, avec une acuité troublante.

Dans cette déferlante de scènes de ménage, France Bastoen et Daniel Hanssens, qui signe également la mise en scène, sont tout simplement remarquables. Ils donnent l’illusion d’un couple façonné par le temps, avec des colères qui semblent vécues. Et une tendresse peut-être asymétrique. Ou, qui sait ? Une profondeur découverte grâce au jeu de rôle ? Leur jeu est d’une justesse rare. Il installe une alchimie théâtrale profondément crédible. Salvatrice ?

Le contraste est d’autant plus frappant que la noirceur des mesquineries conjugales se déploie dans un décor contemporain luxueux, de marbre blanc, signé Francesco Deleo, baigné par les lumières de Laurent Kaye. Fini le deux/pièces miteux des débuts ! Au mur, le regard narquois d’un tableau de maître René qui semble observer, lui aussi, cette comédie humaine sous surveillance.

Et puis il y a cet étrange ballet : un mystérieux ange noir, domestique silencieux, qui traverse la scène pour orchestrer les transitions. Présence frisant l’ironie, lui qui ramasse les assiettes alors que le couple se délite. Comme si même l’intendance participait à cette mécanique absurde.

Le rythme, lui, ne faiblit pas : course entre écrans en folie, tension qui monte, soupçons qui s’emballent. Beware ! Car surgit alors une autre figure. Un troisième « personnage », peut-être : une incarnation bestiale de la jalousie. Gare au gorille ! Qui l’emportera ? Et surtout : faut-il croire ces images ? Sont-elles preuves ou pièges ?

Créé le 6 mars 2026 au Palace d’Ath par La Comédie de Bruxelles, le spectacle trouve une résonance évidente dans une époque fascinée par l’image et l’exposition de soi. Mais Sébastien Thiéry, fidèle à lui-même, préfère brouiller les pistes plutôt que d’asséner des réponses.

Reste alors une question, presque nue : faut-il parfois plonger dans l’absurde pour retrouver, au fond, quelque chose d’essentiel ? D’invisible ? Ou peut-être simplement ceci : l’amour, encore, ou toujours, dans la voix et dans les yeux.

Cheers ! On aura, en tout cas, bu avec un plaisir évident cet élixir d’émotions servi par France Bastoen et Daniel Hanssens. De sacrés comédiens.

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

Vu au Centre Culturel d’Auderghem le 27 mars 2026

Avec:

FRANCE BASTOEN

Justine

DANIEL HANSSENS

Jean-Marc

Mise en scène

DANIEL HANSSENS

Assistant à la mise en scène

VICTOR SCHEFFER

Décor

FRANCESCO DELEO

Lumières

LAURENT KAYE

Direction technique

THIERRY MUKALA

Photographie spectacle

GAEL MALEUX

Ce spectacle a été créé le 6 mars 2026 au Palace à Ath et joué en province et à Bruxelles en mars et avril de cette même année.