Et une amitié qui transcende les différences

Au Théâtre de la Valette, l’Histoire ressuscite des instants fragiles et lumineux, le fil captivant d’une amitié un peu passée inaperçue. Albert & Charlie, porté par l’écriture subtile d’Olivier Dutaillis, orchestre des improbables tête-à-tête de deux autodidactes, entre Albert Einstein et Charlie Chaplin avec élégance et malice. C’est la relativité qui côtoie la poésie burlesque, dans un ballet d’idées et de sourires. L’humour est le ciment.

Le spectacle s’ouvre sur le souvenir réel d’une rencontre à Hollywood en 1931, lorsque Charlie Chaplin et sa famille accueillirent Einstein à son arrivée d’Europe, fuyant la montée du nazisme et la haïssable éducation prussienne. À l’occasion de la première de City Lights, 300 000 spectateurs, quel est le sens de tout ça ? S’interroge Einstein.  L’échange piquant entre Einstein et Chaplin, fuse et fait mouche. “Ce que j’admire le plus dans votre art, c’est votre universalité…”, glisse le savant, aussitôt renvoyé par Chaplin : “Le monde vous admire, même s’il ne comprend pas un mot de ce que vous dites.” Toute la saveur de la pièce réside là : dans la complicité et le rire partagé, langage universel, intemporel, on l’espère.

Sous la direction précise d’Alexis Goslain, le décor nous transporte à Princeton dans le bureau feutré du savant, entre tableaux noircis de formules et silences habités. Là où les génies s’interrogent, s’opposent et trébuchent, et l’humanité s’affirme.  Car les dialogues fictifs sont subtilement enracinés dans une amitié authentique qui ne se prive pas de joutes existentielles. Derrière les éclairs d’esprit, les bribes de monologues intérieurs mis à nu, l’humour reste toujours leur plus grand trait d’union. Même si l’état du monde est une cure d’adrénaline quotidienne.

Les sujets de discussion ne manquent pas. La terrifiante montée du nazisme, que Chaplin choisira de tourner en dérision dans The Great Dictator. La comédie la plus engagée ayant jamais existé.  Le vertige atomique, dont Einstein, militant inconditionnel de la paix, portera longtemps la culpabilité morale après avoir alerté Franklin D. Roosevelt. Il avoue même qu’il aurait préféré être gardien de phare que professeur d’université. Et se console avec la musique de Schubert. Point de famille heureuse pour le soutenir.  Puis l’Amérique soupçonneuse du maccarthysme, qui forcera Chaplin à l’exil en 1952.

Les dialogues entrent en magnifique résonance, comme cet échange :
- Charlie [à propos de la mise au point de la bombe A] : « Vous aviez prévu que la bombe atomique découlerait de votre théorie ?
- Einstein : « À votre avis, l’homme de Cro-Magnon, quand il frottait ses silex, il avait prévu l’incendie du Reichstag ? » Les rires fusent dans la salle, mais 
 ne serait-ce pas une belle pirouette, pour retirer son épingle du jeu? Einstein cosigna la lettre Einstein-Szilard destinée à convaincre le président américain Fr. D. Roosevelt de la capacité d’énergie provoquée par la fission atomique et de l’urgente nécessité de prendre de vitesse le IIIe Reich dans la mise au point des armes, c’était sa plus grande peur. Néanmoins le pacifiste convaincu qu’était Einstein fut écarté du développement de la bombe atomique et n’eut aucune influence sur la décision de son utilisation. D’où les larmes du savant.

Entre ces secousses, les deux hommes avancent dévoilant leur sensibilité. L’un avance par fulgurances, intuition et imagination. L’autre polit chaque geste, chaque silence, jusqu’à l’obsession. Mais ils sont profondément frères d’armes.

La pièce ne se contente pas d’aligner les faits : elle explore les failles. L’exil, la solitude, le prix de la notoriété, les sacrifices intimes. Elle interroge aussi cette chose mystérieuse : d’où naît la création. Chez Einstein, dans un éclair brûlant. Chez Chaplin, dans la répétition maniaque.

L’un, bohême, est vêtu à la Saint-Simon, presque en robe de chambre. Il a la détestation de l’uniforme et l’amour de la chevelure sauvage, l’autre, cravaté et tiré à quatre épingles, est sanglé dans des costumes de gala. Il singe Hitler, car faire rire de lui et la seule façon de l’abattre.En scène : un fabuleux Michel Wright, débordant d’humanité, parfaitement extravagant, et un magnifique Gauthier Jansen que l’on prendrait bien pour un joli cœur. D’ailleurs la dame du logis n’est pas insensible à son charme.

Heureusement, cette présence veille et respire : Hélène, la gouvernante allemande qui a suivi Einstein dans son exil, figure à la fois stricte et tendre, qui humanise encore ces géants, tempère les colères, et rappelle que même les génies… doivent manger, dormir, et être protégés. Ah! L’excellente imitation germanique de Catherine Claeys!

Quelques détails savoureux surgissent comme des bulles : Einstein et sa pipe, son goût pour le cervelas et la vodka, sa « rébellion contre la chaussette », ou son amour intact pour la kidney pie de son enfance londonienne. Au-delà des traits d’esprit qui claquent, c’est l’émotion qui demeure. Elle s’installe, doucement, jusqu’à cette dernière rencontre imaginée, sans doute la dernière, où l’amitié entre les deux géants est bouleversante. Et notre fragilité, tellement palpable. Et brusquement, cette évidence: le génie ne serait rien, sans humanité. Et la vie humaine n’est-elle pas comme une œuvre d’art?

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

Ave: Catherine Claeys, Gauthier Jansen et Michel Wright

Mise en scène: Alexis Goslain

Assistanat mise en scène: Enza Rigolio

28 saisons déjà…

Raconter les 28 ans du Théâtre la Valette, ne peut se faire sans évoquer cette vibrante Communauté, celle d’un foyer théâtral professionnel incrusté dans un village de l’Ouest du Brabant wallon, à Ittre. Que soit remercié ici, son infatigable directeur, Michel Wright, qui a mis sur pied tant de spectacles intelligents et drôles! Meilleurs souhaits de succès à la nouvelle équipe.

Avec seulement 100 places, sans bus ni tram ni métro ni train, le Théâtre se situe à un jet de pierre de Bruxelles et rencontre depuis des années, succès et reconnaissance. Il est situé au coeur d’un village très sympathique et accueillant.
On aime La Valette, ce petit lieu atypique et particulier, pour sa programmation de spectacles exigeants et accessibles, offrant émotions, rires, réflexions et échanges. Et puis il y a ce charmant bar des Artistes, prêt à vous accueillir avant le spectacle!

L’équipe, renouvelée, dotée d’une nouvelle direction en 2026, s’attellera à vous accueillir, nous l’espérons de tout coeur, chaque soir la saison prochaine, de manière aussi conviviale et chaleureuse. Dice are cast!

Théâtre la Valette


11, Rue Basse – 1460 Ittre
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