Bois versus plastique, comment réparer le monde?

Quelque part dans une ville occidentale, deux couples d’amis proches se retrouvent après six ans d’absence. Karen et Martin sont invités à dîner chez Liz et Frank: Champagne de retrouvailles! Ils  se connaissent depuis le temps où ils travaillaient ensemble à l’hôpital, après leurs études de médecine.  Ensuite, Karen et Martin ont travaillé dans des conditions difficiles comme médecins dans une zone de crise en Afrique, tandis que Liz et Frank sont restés  au pays. Ils  ont de l’argent, une belle maison avec garage et une fille de six ans. Chacun vit sa vision occidentale des choses et un certain Weltschmerz.

Peut être une image de 3 personnes et intérieur

Ce ne sont pas six ans mais des années lumières qui les séparent. Parlent-ils encore la même langue ? Les mots sont pauvres, les phrases avortées, l’incompréhension mutuelle explosive.   Voix off, flash-backs, scènes  rejouées en boucle,  scènes anticipées, apartés avec le public syncopent  une dramatisation hachurée. Mais sous quelle machine infernale vit-on ? Le malaise général est palpable.

Les discussions tournent autour de la morale et de la responsabilité, de l’ignorance et de l’impuissance, et de l’enfant orphelin que Karen et Martin ont laissé en Afrique lorsqu’ils ont dû fuir la guerre civile. Le vécu coupable de chacun est totalement  surréaliste, personne n’arrive  à expliquer clairement  sa situation. Encore moins « comprendre » le monde. Nous sommes impuissants.  Alors que les conflits s’aggravent au cours de la soirée, que le fossé qui se creuse semble infranchissable, Liz commence à avoir des conversations imaginaires avec la poupée en plastique de sa fille, ‘Peggy Pickit’, une sorte de jolie Barbie bien blonde, et la sévère figurine en bois sculpté d’Afrique, reçue comme cadeau de retour de voyage de leurs amis. C’est celle de la petite Annie, adoptée par eux mais restée en Afrique dans des circonstances bien trop graves pour être formulées. Ces poupées vont-elles recréer l’art de la communication, retrouver le chemin de l’Autre et réparer le monde?

Le quatuor est explosif, presque volcanique. Chacun des quatre comédiens interprète le texte avec une éblouissante virtuosité, on ressent un courant profond d’énergie ravageuse, dépensée sans compter à sauver ces meubles qu’ils n’arrêtent pas de changer de place. C’est l’énergie du désespoir. Et comme si déménager sans cesse permettait de relancer de nouveaux départs et des matins qui chantent. Les verres vides s’accumulent, les bouteilles se vident, le sablier est imperturbable, le temps a lacéré leur jeunesse. Leurs clichés, leurs fantasmes, leurs conversations creuses et dérisoires, qui résume l’impossibilité du dialogue,  rappellent les grandes heures de Samuel Beckett. Chacun s’escrime désespérément à retrouver du sens, à travers tous les non-dits, les ragots d’adultères, les cris, les larmes, les phrases en suspens, les aller-retours et un monde qui sans cesse leur échappe. Sauf cette dernière image, vous verrez… elle sauve tout!

Dominique-Hélène Lemaire pour Arts et Lettres

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Mise en scène : Isabelle Gyselinx

Avec: Véronique Dumont, Valérie Bauchau, François Sikivie et Thierry Hellin

| Assistant à la mise en scène:Titouan Quittot | Création lumières: Xavier Lauwers | Création sonore: John de la Hogue | Costumes: Carine Duarte | Scénographie et accessoires: Olivier Wiame |


Au Théâtre de Poche, du 8 au 26 février. Accessible dès 16 ans.
Infos et rés. 02.649.17.27 ou sur http://www.poche.be

« Peggy Pickit voit la face de Dieu, » ...L’herbe étant plus verte dans le pré du voisin, chacun fantasme sur la réussite de l’autre : le modèle de réussite sociale et bourgeoise des uns face à l’engagement humanitaire des autres, ici un tantinet néo colonialistes. Et ce, jusque dans les cadeaux qu’ils se font: Peggy Pickit, poupée de plastique, produit d’une société marchande libérale, et Abeni-Annie, poupée de bois sculptée made in tiers-monde. Des poupées qui interrogent sans détour le rapport Occident-Afrique. Des poupées qui ne sauraient occulter ni l’absence d’enfants, ni les bavardages intempestifs de ceux qui n’ont plus grand-chose à se dire. Schimmelpfennig est dramaturge à la prestigieuse Schaubühne de Berlin. Ses pièces, drôles et corrosives, sont abondamment montées en Allemagne.