« Dans la cuisine» : belle prestation hier soir au petit théâtre du Boson, espace de convivialité à Ixelles.

Ceci n’est pas un navet mais une sauce…façon Madeleine de Proust au cours d’une  invitation improvisée à du théâtre …dînatoire. Lavez-vous  bien les mains si vous voulez aider à la cuisine. Et par dessus tout,  profitez d’ un grand moment de complicité active entre artistes et spectateurs, puisque tragédie et humour font , vous le verrez, vraiment bon ménage. C’est l’essence de la résilience, non?

Questions:

Qui? Un slogan tombé dans l’oubli « Des bras pour du charbon»…

Où? A Charleroi.

Très loin de l’aéroport Brussels South, et de ses voyageurs bourgeois compteurs de sous, mais au plus près des gueux qui vivaient  dans des baraquements insalubres à Marcinelle. Au pied du terril, prononcez Terry, juste derrière l’image en noir et blanc d’une mine désaffectée : le bois du Cazier. Et à deux enjambées de cette maison de Dutroux de sinistre mémoire.

Il y a là un village de gueules noires que leurs femmes passent leur vie à attendre puisqu’on leur a interdit de travailler. Elles n’ont que la cuisine pour calmer leur angoisse. Les yeux sur l’horloge dans l’attente du mari, elle transmettent leur culture par le biais de la cuisine et des denrées méditerranéennes en priant une vierge de porcelaine. Le seul antidote pour oublier l’angoisse de l’accident, du coup de grisou fatal, de la mort probable de ceux encagés à un kilomètre sous terre. Constantin Meunier, vous connaissez?  Celui qui a sculpté une victime du travail remontée sans vie, du fond du puits.

Quand? Deux dates

En 1946, Pour  relancer son économie, ravagée par la guerre, la Belgique et l’Italie signent les « accords charbon ». Il faut combler une main d’œuvre qui fait défaut une fois que les prisonniers allemands ont été renvoyés dans leur pays. Par dizaines de milliers, des jeunes mineurs quittent l’Italie, alors plongée dans la misère et une grave crise politique. Ils se ruent vers le noir eldorado du Nord de l’Europe.

Effondrement des galeries, coups de grisou ou de poussière, asphyxie  au monoxide de carbone, incendies, mille dangers mortels guettent quotidiennement les travailleurs. Et puis c’est l’erreur humaine… La catastrophe sur le site du Bois  de Cazier à Marcinelle.« Tutti cadaveri »… Seuls six survivants sur 268 seront arrachés à l’enfer dans l’après-midi du 8 août 1956.

Joué pourquoi?

Pour transmettre. Pour dévoiler  des conditions de travail inhumaines, raconter la position de la femme italienne années 50, dépasser les clichés,  retrouver le désir de la rencontre après l’enfermement de la pandémie, tresser  les bienfaits d’une société multiculturelle.

Joué par qui?

Une Belge aux racines italiennes. Lisa Tonelli assistée par Émeline Marcour. Seule en scène, comédienne  féroce et grave, elle transmet de manière étourdissante le vécu de ces gens-là! Ces gens d’alors… Comme si c’était le vécu de son vrai grand-père ( Nono) de sa vraie grand-mère (Nona), comme si la confession d’une jeunesse dure lui revenait au bord des lèvres et comme si elle recherchait passionnément la mosaïque complexe d’une saveur d’antan particulière. Les attraits  d’une identité idéalisée. La sublimation du pays d’origine. Une extase culinaire? Un orgasme culturel? Un mélange d’imaginaire et de réalité? Un pot pourri de canzonette et de plats italiens légendaires?

On y trouve une humanité palpable, papilles comprises, concentrée sur quelques heures qui valent le détour pour la fête, la prestance, les parfums, la tarentelle, et une bio bolognaise …bio en diable partagée avec tendresse.

Dominique-Hélène Lemaire pour Arts et Lettres

du 22 au 26 février à 20h. Chaussée de Boondael, 361 1050 Ixelles
PROGRAMMATION reservations@leboson.be ou au 0471 32 86 87