Rendez-vous au pays fragile des souvenirs

Le Théâtre Royal du Parc, du 7 mai au 6 juin 2026, ouvre une porte secrète sur le royaume vacillant de la mémoire avec La Petite Annonce faite à Marie, une création collective d’une rare délicatesse.

Première hier soir au Parc. Ceci n’est pas un spectacle. C’est une constellation d’émotions où l’on rencontre Thierry Debroux… onirique, au pays des étoiles.

La Petite Annonce faite à Marie, ce n’est pas du Claudel mais c’est sûrement une histoire d’ange. Et quelque chose d’immensément tendre et profondément humain. Toute une saga familiale centenaire condensée en éclats de mémoire, en silences, en musique et en gestes suspendus, glissés, tissés et déchirés. Envolés. Qui passent par le langage du corps.

Marie va fêter ses cent ans.

Elle a perdu presque tous ses souvenirs, sauf peut-être, qui sait, sa rencontre avec l’ange de pierre du jardin du pensionnat. Un confident fidèle, un sourire salvateur. C’est Thierry qui l’a retrouvé.

Il y a cet inoubliable -petit-matin du -petit-crime, sur un -petit- quai-de-gare à Namur, où son père lança à la -petite-fille : « Je pars pour toujours à Paris. Est-ce que tu viens avec moi ? ». Elle avait huit ans. Et elle s’enfuit à petits cris. Les oiseaux, ça tombe du nid. Mais comment apprendre à voler ?

Thierry, le fils, lui, a tout reconstitué sur son chemin de vibrant créateur. Les blessures générationnelles, cela donne du courage. Fasciné par la longue existence extraordinaire de sa mère, il entreprend de lui rendre ce qu’elle ne possède plus : son histoire. Il décide de lui offrir le roman de sa propre vie comme cadeau d’anniversaire. Un acte d’amour absolu. Une tentative bouleversante de réassembler les fragments d’une mémoire fissurée. Raconter à l’autre ce qu’il a oublié pour continuer à exister à deux.

Cette vieille dame centenaire habite désormais en lisière de la Forêt de Soignes, bercée par le chant des oiseaux, tous ces êtres ailés. Chaque semaine, son fils lui apporte un merveilleux, cette irrésistible pâtisserie qui illumine encore son regard autant que ses papilles. Dans ce monde où les souvenirs s’effacent, il reste des douceurs minuscules qui résistent au naufrage.

Sous chaque toit se cache une douleur : « Unter jedem Dach verbirgt sich ein Leid… » Nous sommes tous reliés. Aussi, le texte peut toucher chacun de nous, au plus intime. Et la dynamique sur scène de raconter la mosaïque de fêlures par où passe la lumière.

Le vent souffle où il veut. Et toi tu entends sa voix. Mais tu ne sais pas d’où il vient. Et tu ne sais pas où il va. Soudain, quatre artistes, comme les quatre directions du vent. Et sa rose naît, sur le plateau des quatre saisons.

La danse, quand les mots abandonnent les êtres, prend le relais des mots avec une grâce infiniment fragile. Les mains magiques de Michèle Anne De Mey (Kiss and Cry) deviennent théâtre vivant, redonnant vie et souffle à cette vieille dame partie presque sans crier gare, sur la pointe des pieds.

Le comédien et compositeur Fabian Finkels – certes, à nul autre pareil pour incarner ce fils extraordinaire – nous bouleverse, entre théâtre et chant, par la justesse de ton et de postures. Il réveille et sublime la présence de la dame vulnérable et lumineuse et exprime toute la tendresse d’un fils pour sa mère. Il chante avec amour la jeunesse retrouvée de Marie, mais conte aussi la blessure originelle : l’abandon de ce père marchand de rêves, qu’elle mettra 50 ans à retrouver. Mr. Sandman arrache à la fois des rires et des larmes.

Et puis il y a l’harmonie infinie de la musique. Ses profondes émotions. Julie Delbart à la direction musicale.  Il y aura un adagio de J.S. Bach, indispensable, bien sûr.

Le spectacle s’ouvre avec Alto Giove. L’aria célèbre de l’opéra Polifemo composé en 1735 par Porpora, l’un des maîtres de l’opera seria ! Cette œuvre fut d’ailleurs chantée en son temps par son élève Farinelli. Dès les premières notes chantées par Logan Lopez Gonzalez, la mélodie exprimant l’amour éternel d’Acis et Galatée, captive et fascine, tandis que le souvenir de Marie apparaît peu à peu, tout nimbé de lumière, et fait une entrée saisissante sur le plateau. L’assemblée est muette d’admiration. La voix de contre-ténor de Logan Lopez Gonzalez semble incarner une figure angélique, protectrice, soignante, auprès de la vieille dame centenaire. C’est l’union discrète et bouleversante entre la femme au soir de sa vie et son ange infirmier. Grâce à ses tenues de notes infinies, la musique devient un véritable baume sonore, suspendant le temps, autant pour Marie que pour les spectateurs.

On verra ensuite le chanteur vêtu de blanc s’emparer avec une infinie douceur de ce chef-d’œuvre de sérénité ultra moderne face à l’inconnu : Pyramid Song. L’angoisse de la fin peut se transformer en traversée paisible. La mort cesse d’être une chute pour devenir un passage, un abandon serein et heureux. En attendant Morgen de Strauss.

Au cœur de l’histoire, côté jardin, il y a le piano de l’exquise Julie Delbart, incomparable pianiste de l’émotion qui ourle sans relâche cette histoire vraie. Elle enchaîne les mondes musicaux avec une aisance et une liberté souveraine. Elle va, vient et disparaît en toute discrétion. Le spectateur reconnaît des délices, suit des délires. Frissonne avec Vivaldi et Debussy. Pleure avec les variations de Ah ! Vous dirais-je Maman.  Classique et moderne s’épousent pour faire danser l’imaginaire autour de cette quête passionnante des souvenirs perdus.

Et depuis le début le paysage visuel est onirique, valsant avec la neige ou les étoiles.  Les vidéos d’Allan Beurms et les lumières de Viktor Budo se conjuguent dans un ballet flou et lumineux. Tantôt projetant des images d’antiques photographies jaunies qui se réaniment en fragments de vie résistant à l’effacement, depuis l’orphelinat jusqu’à la forêt. Tantôt des documents d’époque rappelant l’actualité du siècle, et là, plus de violence que de tendresse.

Ainsi, toute cette création plurielle donne l’impression que chacun a offert ici sa plus substantifique moelle pour accompagner le travail de mémoire du fils, son retour poignant vers les racines, sa recherche proustienne.

Mais il y a aussi les oiseaux… le peuple ailé traverse décidément cette œuvre mobile. Ne sont-ils pas des messagers d’âme ? Comme ce mystérieux et attachant rouge-gorge, symbole de bouleversement et de renaissance, gorgé d’amour réconfortant. Un messager du ciel. Comme les anges. Même touchés en plein cœur, ils font semblant de mourir. Peut-être comme certains humains et certaines mouettes…

Or, ici, c’est le merle qui a le dernier mot. Un azur doré l’attend.  Le formidable Blackbird fly, c’est elle, la vieille dame aux ailes brisées dans la nuit noire, qui vole vers l’infini de la lumière et de la paix. C’est la libération des maux du passé. Une ample victoire sur la douleur et le deuil.

Ce spectacle, on l’aura compris, est nourri de modernité et offre une vivante archéologie du ressenti. Les cinq sens sont en alerte, manque peut-être juste l’odeur du lilas…du muguet ou de la violette.

 La Petite Annonce faite à Marie célèbre la recherche de notre filiation. Et même lorsque

Tout fuit, tout disparaît, les dates, les noms, les visages…  Il reste l’invisible et l’essentiel :

L’amour, n’est-ce pas ?  Qui persiste au-delà de tout.

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

Logan Lopez Gonzalez, Michèle Anne De Mey, Fabian Finkels
La petite annonce faite à Marie
Photo Aude Vanlathem

Théâtre Royal du Parc
Rue de la Loi, 3
1000 Bruxelles
02 505 30 30

du 7 mai au 6 juin 2026