Un homme qui chuchotait à l’oreille des pigeons.

Au cœur des bois, ceux du Bois de la Cambre, au Théâtre Le Poche, flotte ce soir un étrange parfum d’étable et de ciel ouvert, de vieux secrets de terroir transmis à voix basse.
Une soirée à la ferme ? Au pigeonnier ? Peut-être les deux.
Casquette de coulonneux vissée sur la tête, silhouette un peu gauche, tendre comme un personnage de Bourvil égaré dans le Borinage, Kevin Defossez entre en scène avec ses rêves, ses oiseaux et ses souvenirs. Dans ses yeux pétillent l’enfance, les fidélités anciennes et cet amour immense des choses modestes que notre époque pressée ne regarde plus.
Et puis il y a Duchesse. Duchesse, ce pigeon presque mythologique, compagne de plateau, muse ailée, apparition fragile et souveraine. Witbui est son ancêtre.
Un « elle » qui est tout autant un « il », comme au théâtre élisabéthain où les hommes jouaient les femmes. Une alternance de deux pigeons qui pourrait sembler cocasse, mais qui devient ici pure poésie, sur un plateau presque vide, fruste et banal en apparence, transfiguré par la présence roucoulante.
Malgré les belles explications sur la colombophilie, Pigeons n’est pas un spectacle sur les volatiles. C’est un chant d’amour au lien invisible entre les êtres. Un hommage bouleversant à ceux qui vous ouvrent les portes d’une passion. La rencontre improbable entre le fabuleux destin d’un amateur de pigeons et l’art des planches. Monsieur de la Bruyère en ravalerait sa plume.
C’est l’histoire d’un gamin un peu solitaire qui rencontre un vieux maître colombophile.Un savoir se transmet. Une langue aussi. Filiation.
Le picard roule sous les mots comme une vieille bicyclette sur les pavés d’un village wallon ou des Hauts-de-France. On écoute cette musique du terroir avec surprise et tendresse, entre deux roucoulements et quelques éclats de rire provoqués par les grimaces avicoles. Peu à peu, ce monde qui semblait folklorique prend une profondeur inattendue.
Pourquoi joue-t-on ? Pour gagner ? Pour l’argent ? Pour l’art ? Pour les pigeons ? Pour l’autre ?
Qui sont-ils donc, ces oiseaux n’ayant en tête que le retour au pigeonnier ? Pourquoi parcourent-ils des milliers de kilomètres, par-dessus monts et plaines, pour retrouver leur point d’attache ? “N’étions-nous pas deux et n’avions-nous pas qu’un cœur ?”
Sous son apparente simplicité, le spectacle ouvre discrètement de vastes interrogations.Il parle d’un monde populaire avalé par la mondialisation, de passions authentiques devenues marchés juteux, d’héritages fragiles qu’il faudrait sauver avant qu’ils ne s’envolent. Et zut pour les technologies…qui changent l’art d’aimer.
Au début, quelques lenteurs peut-être… Mais ne sommes-nous pas devenus incapables d’habiter le temps long ? Celui de l’attente du pigeon 701 dans un ciel « bleu, très bleu »…
Et puis, à force, l’émotion arrive à tire-d’aile, sans prévenir. Dans une anecdote. Dans une phrase murmurée à Ghislain. Dans une main qui caresse doucement les plumes bleu-gris et blanches de Duchesse. Alors ce théâtre inédit devient une veillée, une transmission inouïe, un morceau d’humanité recueilli avant disparition.
Qui ressort du Poche, ressort avec un regard changé sur ces oiseaux que nos villes combattent avec tant d’ardeur et que l’on croyait connaître.
Coup de projecteur sur le mystère de la nature humaine. Coup de projecteur aussi sur ce mystérieux ramier des forêts qui vient – lui ou elle ? – trois fois par jour, s’inviter à la table de nos coqs dans notre jardin de banlieue. Comme si, une vie passée à regarder le ciel rempli d’espoir était, finalement, une très belle vie.
C’est la rencontre inattendue d’une innocence. Le réveil de celle qui parlait aux oiseaux — et peut-être même aux loups, dit-on.
Le totem de la vie réelle est là devant nous: avec l’oiseau, avec le sourire d’une joie fraîche, loin des plaies du monde, fondu dans le miracle du vivant et de la terre ancienne.
Rara avis.
Merci.
Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres
« PIGEONS » au Poche
© Alice Piemme
Toujours ouvert Chemin du Gymnase, 1A, Brussels, Belgium, 1000
Coordonnées 📅 12 → 30 mai 2026
👉 Infos & réservations : urlr.me/6jKqf9