Création

Un journal intime, c’est fait pour laisser une trace. Une empreinte indélébile. Quelque chose qui résiste à l’oubli. Scripta manent. Aussi, question de cristalliser des émotions, de faire advenir des prises de conscience. Jour après jour, il recueille des hésitations, des élans, des blessures et les espoirs, transformant le tumulte intérieur en récit.

Avec Le Journal d’un scénario, Fabcaro pousse le concept plus loin encore. Car ce n’est plus seulement un homme ou une femme qui tient son journal : c’est presque le scénario lui-même qui devient personnage. Une étrange créature vivante dont on suit la lente métamorphose du 14 septembre au 1er janvier, tandis que son destin s’entrelace avec celui de son auteur, le sacré Boris.

Et ses déboires sacrés.

Ainsi déboule sur la scène du Public Laurent Capelluto, ce comédien irrésistiblement attachant. Il incarne Boris, ce jeune auteur dont le scénario vient d’être retenu par une société de production cinématographique. Enfin la chance ! Enfin la reconnaissance ! Boris exulte, bondit de joie, prend la scène d’assaut et entraîne immédiatement le public dans son enthousiasme.

Bingo.

Mais très vite, avec une candeur désarmante, il nous confie les tribulations de ce premier chef-d’œuvre promis à un avenir radieux. Comme dans le Candide de Voltaire, une formule revient avec une régularité presque hypnotique : « On va faire un beau film. » Une phrase qui se veut rassurante. Une phrase qui promet l’avenir mais qui finit par devenir inquiétante. Presque cynique ?

Et que restera-t-il finalement de ce beau film ? L’écume des jours ? De minute en minute, l’indignation grandit. Plus on avance dans le spectacle, plus on voit le monde dévorant du profit grignoter le rêve initial, le modifier, le corriger, l’adapter, le dénaturer. Le piétiner.

Et malgré les éclats de rire qui secouent régulièrement la salle, une douleur sourde s’installe peu à peu. « Douleur, ô ma douleur, tiens-toi donc tranquille… » Quitte à emporter cette douleur avec soi après la représentation. Elle nous questionne : Qui aura trahi qui ? Et à quel moment cessons-nous d’être nous-mêmes ?

Disons-le d’emblée : après un spectacle d’une telle finesse, il est difficile de résister à l’envie de se précipiter sur le livre de Fabcaro dont la pièce mise en scène par Michaël Bier est issue.

Comme si l’on refusait de quitter Boris ou comme si l’on voulait prolonger encore un peu le questionnement, le plaisir… ou la mélancolie. Dans une typique attitude romantique.

Foule sentimentale

On a soif d’idéal

Attirée par les étoiles, les voiles

Que des choses pas commerciales…

En fait, derrière les rires se cache une question infiniment humaine : que deviennent nos rêves lorsqu’ils rencontrent la réalité ?

Boris est un homme extraordinairement ordinaire, tout à la fois héros et anti-héros. Face aux manipulations, il est le champion du renoncement, l’homme qui rêve de résister, mais n’arrive pas à prouver qu’il existe ! Lorsqu’enfin la chance semble lui sourire et que son projet de film a attiré l’attention du milieu du cinéma, on pourrait croire au départ en fanfare. Mais Boris n’est pas de ceux qui attrapent leur destin au vol. On ne lui a jamais appris à chasser librement les papillons. Incapable de dire non, désireux de plaire à tout le monde, il assiste impuissant à la transformation progressive de son œuvre jusqu’à ne plus vraiment la reconnaître.

Son scénario, tout en délicatesse et en émotion, se voit lentement transformé en produit calibré sur les attentes présumées du public et la rage de profit des producteurs !  Fabcaro signe ici une satire féroce du monde de la création mais aussi, plus largement, de notre époque avec ses réunions labyrinthiques, creuses et interminables, affublées de langage pseudo-empathique.

« Les servitudes silencieuses », c’est le nom du scénario, devient peu à peu le symbole de toutes nos petites morts. De toutes ces concessions que nous consentons, jusqu’au jour où nous ne reconnaissons plus tout à fait celui ou celle que nous étions. Le pire étant, l’évidence même, de perdre son âme. Ah ! L’artiste maudit !

Déguisée en rire, un trait de génie, la mécanique de l’échec annoncé trouve en Laurent Capelluto un interprète d’une justesse remarquable. Avec ses faux airs de Woody Allen contemporain, il compose un Boris à la fois exaspérant et profondément attachant. Un homme qui semble traverser sa propre existence en spectateur. Un homme qui a même parfaitement compris son propre drame : il décelé qu’il existe deux Boris. Celui qu’il est réellement et celui que les autres imaginent.

À ses côtés, la brillante Erika Sainte illumine la scène dans le rôle d’Aurélie. Professeure de cinéma, passionnée, vive, lumineuse, pétillante, elle représente tout ce que Boris n’est pas. L’audace, la créativité, la joie de la transmission. Le tout serti dans une mobilité vertigineuse et des lancers fulgurants de textos et d’émoticones.

Leur histoire d’amour est une heureuse surprise du spectacle. On l’adore, Aurélie, quand elle discute avec sa copine au téléphone et qu’elle lui avoue que c’est chouette les amours qui prennent leur temps. Qu’elle laisse les sentiments naître à petits pas, qu’elle ose encore croire aux regards, aux mots, aux silences. Hélas, ce grand élan repose sur un malentendu aussi cruel que bouleversant. Aurélie aime un Boris qu’elle imagine. Une version idéale. Et Boris, lui, tente désespérément de correspondre à cette image sans jamais parvenir à l’habiter vraiment.

Bien sûr, Le Journal d’un scénario joue sans cesse avec les métaphores et ne parle pas seulement de cinéma. Il parle de toutes les fois où nous nous laissons manipuler malgré nous. Il met en relief les intrépides mensonges par omission. Il raconte par le menu nos innombrables reculades et nos faiblesses humaines.

La mise en scène, résolument contemporaine, accentue encore cette impression. Les jeux de plateau, les effets de split-screen théâtral, le rythme effréné des séquences insufflent au spectacle une énergie presque surréaliste. Le résultat est tellement drôle ! La scénographie intelligente de Catherine Cosme utilise avec brio des accessoires quotidiens, un lit, un bureau, un sofa, mais le moindre espace de la salle des voûtes est exploité.

Et les multiples références cinématographiques fusent comme autant de clins d’œil adressés aux amoureux du septième art. Une virtuosité réjouissante de dîners mondains qui interroge aussi notre époque saturée d’images, de savoirs et d’informations. Si, sous cette profusion, émerge peu à peu une inquiétude plus profonde, la sensation d’un monde où les anciennes certitudes se sont mises à vaciller, où l’on s’aperçoit avec bonheur que les rôles se redéfinissent. Les femmes prennent enfin toute leur place. Inversion des rôles ? Aurélie est solaire.

Et on l’aime, ce Boris lunatique et tellement déstabilisant, tellement plus humain que la faune qu’il fréquente ! On l’aime malgré ses lâchetés, puisqu’elles sont assumées avec une honnêteté désarmante. Malgré ses renoncements successifs, malgré son insondable capacité à manquer les tournants décisifs de son existence, on est profondément touché par son humanité.

Et parce que Laurent Capelluto et Erika Sainte, dans un magnifique équilibre de forces contraires, composent ensemble une partition d’une rare justesse. Comme un Yin et un Yang modernes. Comme deux rêves qui tentent de se rejoindre. Comme deux scénarios qui n’étaient peut-être pas destinés à s’écrire sur la même page.

Celle d’un nouveau journal intime ?

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

JOURNAL D’UN SCÉNARIO


13.05 > 07.07.26

1H15

Création

Salle des Voûtes