Au Théâtre Le Public

Hier, c’était le 6 juin.

Le Jour le plus long.

Celui de 1944.

Sur les plages blondes de ma Normandie débarquaient des jeunes hommes venus de l’autre bout du monde pour rendre à l’Europe ce bien si fragile que l’on croit éternel lorsqu’on le possède : la liberté.

Dans les villages de la côte, on commémorait la Libération. On déposait des fleurs, on hissait des drapeaux. On se souvenait aussi que cette liberté eut un prix terrible. Sous le ciel de Ouistreham et des autres villages, des civils innocents mouraient également sous les bombes alliées.

Cette année, à Langrune-sur-Mer, à deux kilomètres du village familial, l’actualité venait troubler les cérémonies. Certains habitants refusaient la présence du Secrétaire américain de la Défense, estimant que ni ses discours, ni ceux du président qu’il représente, ne portent aujourd’hui les valeurs d’humanisme, de paix et d’amitié entre les peuples qui fondèrent jadis nos alliances.

Et moi, fille spirituelle de ces irrévérencieux zazous d’autrefois, nourrie dès l’enfance des mots de Jacques Prévert, de Boris Vian, de la poésie qui résiste à toutes les censures, je me souvenais. Je revoyais une autre place. Une autre foule. Le 8 mai 1968, sur la Grand-Place de Bruxelles, avec mon lycée et d’autres écoles de la ville, nous chantions le Chant des Partisans.  Nous célébrions la paix retrouvée. Il m’en souvient comme si c’était hier. Toutes habillées de blanc, nous avions des larmes de reconnaissance aux yeux. Nous avions l’espoir au cœur et une Europe qui célébrait la paix.  

Alors quel mystérieux hasard a guidé mes pas, précisément ce soir du 6 juin, vers « Zazous, des lendemains qui chantent » au Théâtre Le Public ?

Dès les premières minutes, j’ai senti que nous n’allions pas juste découvrir, la culture zazou tellement peu évoquée dans les cours d’Histoire.  Non, tout à coup, le spectacle, éclatant de couleurs vives sur fond vert de gris, s’est mis à bondir sur scène au rythme du swing, porté par la direction musicale inspirée de Pascal Charpentier. Les univers de Django Reinhardt, Cab Calloway, Boris Vian et des compositions originales s’y rencontrent avec une liberté qui chante la résilience, qui souffle l’espoir et la vie. C’est Charles Trenet, Yves Montand et bien d’autres qui viennent nous chatouiller le cœur. Et aussi Baudelaire : « Ô toi que j’eusse aimé, ô toi qui le savais ! »  On n’est pas sérieux quand on a 17 ans !

Baptiste Blampain, Bénédicte Chabot, Laure Godisiabois, Antoine Guillaume et Cédric Raymond semblent passer naturellement du récit au chant, de la confidence à l’humour, de la légèreté à l’émotion la plus nue. Ils lisent des livres interdits et s’enchantent de citations poétiques. On les adore. Sous la plume collective de Laure Godishiabois et Patricia Ide, l’histoire devient tissu vivant d’une jeunesse qui résiste, le placard vide mais la fleur à la guitare.  Les amoureux qui échangent des mots interdits ont choisi l’insolence des vêtements extravagants, celle du swing et du rire comme acte de résistance. Ils iront percer les pneus de la Gestapo avant d’aller danser clandestinement et conjurer la peur.  Ils déposeront une gerbe le 11 novembre sous l’Arc de Triomphe, ils arboreront par provocation et solidarité l’étoile jaune.   Ils combattent avec leur liberté d’être, avec leur refus de ressembler à ce que les régimes autoritaires de Berlin et de Vichy attendaient d’eux.

Avec leurs vestes à carreaux trop larges, leurs chapeaux boule moqueurs, leurs parapluies nommés pépins, les cheveux longs pour les garçons, les jupes très courtes et le rouge à lèvres scandale pour les filles, ils affichent leur goût du jazz et de la bière grenadine. C’est tout l’esprit de Charlie Chaplin.  

Patricia Ide orchestre tout cela avec une remarquable précision. La scénographie mobile de Renata Gorka et les costumes terriblement révélateurs de Chandra Vellut recréent un univers où l’excentricité devient un manifeste politique.

Et puis surviennent ces instants où le tempo ralentit. Les délations.  Les arrestations. Les séparations. La peur. La salle entière retient son souffle. Les larmes montent aux yeux alors que le swing rend la tragédie plus poignante encore. Derrière l’insouciance apparente se cache le courage. Parce que derrière les chansons se cache la résistance.

Et soudain…

Les premières notes.

Celles-là même.

Celles qui traversent les décennies.

Celles qui relient ma Normandie de 1944 à ma Grand-Place de 1968.

« Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ? »

Je n’ai pas pu retenir mes larmes. « Le Chant des Partisans » résonnait à nouveau, insistant, essentiel.  Pas comme une relique du passé mais comme un rappel brûlant, un serment, une nécessité face à la terreur.  

À l’heure où tant de démocraties vacillent, où les extrémismes relèvent la tête, où une guerre sanglante ravage les confins de notre Europe, où l’art et la liberté d’expression continuent de déranger les pouvoirs autoritaires, « Zazous, des lendemains qui chantent » nous rappelle avec une lumineuse évidence que la Culture est un acte de résistance. Danser est un acte de résistance. Chanter est un acte de résistance. Créer est un acte de résistance.

Merci à cette formidable troupe de nous avoir réveillés hier soir de notre léthargique apathie, merci de nous avoir rappelé que les lendemains qui chantent se défendent, se transmettent et se chantent. La Honte, c’est quand personne ne bouge.

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

https://www.theatrelepublic.be/zazous-des-lendemains-qui-chantent

ZAZOUS, DES LENDEMAINS QUI CHANTENT


14.05 > 04.07.26

1H35

Création

Petite Salle