Comédie ou drame ? La fin le dira.

Présentée actuellement en création mondiale francophone, dans le cadre du Festival Bruxellons! à la Grange du Château du Karreveld, John & Jen est la célèbre comédie musicale d’Andrew Lippa et Tom Greenwald. Mise en scène par le Français Guillaume Nozach, elle nous entraîne dans une histoire de famille qui n’a rien d’une promenade de santé.

Deux formidables artistes français, passionnés, Marion Preite et Loaï Rahman, débordent d’énergie et sont tour à tour interprètes, révélateurs, narrateurs, acteurs, danseurs, chanteurs… et visiteurs de nos pensées.

Le tout en musique incandescente ! Trois musiciens live les accompagnent — piano, violoncelle et percussions — emmenés par Arnaud Tibère. Une véritable bande-son vivante, qui épouse la sensibilité et les mouvements de cette saga familiale comme une seconde peau.

Car John & Jen traverse près de quatre décennies aux États-Unis, des années 50 aux années 90, dans une Amérique mythique. Celle rêvée en chansons par Joe Dassin… mais qui peut aussi abriter de sombres toxicités.

En effet, la comédie musicale intimiste ose s’attaquer aux traumatismes familiaux transgénérationnels et à leurs répercussions. Sujet fort délicat. Pour le meilleur ? Pour le pire ?

Au premier acte, John & Jen raconte les relations intenses d’un frère et d’une sœur.

Pour Jen, la grande sœur, John est l’amour de sa vie.

Lorsque la jeune Jen accueille son petit frère, la chanson qui lui vient spontanément aux lèvres le met déjà en garde contre les dangers qui pourraient le guetter. Elle lui promet de ne jamais lui lâcher la main.

Mais, en quelques allusions discrètes, le spectateur comprend vite que le milieu familial est violent et toxique.

Jen assume. Elle se sent responsable de ce petit garçon qu’elle adore. C’est elle qui explique avec une infinie délicatesse pourquoi le Père Noël ne pourra pas passer cette année-là. C’est elle qui le défend, bec et ongles.

Pourtant, malgré sa ferme intention de ne jamais le quitter, Jen, au seuil de ses études supérieures, saisit l’occasion de partir à New York pour se sentir enfin libre.

John a douze ans. Il supplie sa sœur de l’emmener avec elle.

Mais le désir d’évasion de la jeune fille l’emporte. Et le jeune garçon reporte alors toute son attention sur son père, à qui il rêve de faire plaisir. Ce besoin d’être accepté !

Et, au bout du compte, la guerre du Vietnam provoquera la rupture irrémédiable.

Le jeu des deux comédiens tient alors du vertige. Ils excellent à convoquer une multitude de personnages, à faire surgir des âges en perpétuelle métamorphose, à traverser des situations extrêmes d’amour-haine, sans oublier… l’amour du baseball !

Le public est vite bouleversé. L’élixir de cette histoire pénètre doucement, profondément, là où chacun porte des secrets.

Les non-dits, les frustrations, les désirs refoulés nés dans l’intimité familiale peuvent soudain se réveiller.

Des « would have, could have, should have » poignants fusent dans l’esprit du spectateur.

Il y a tous ces petits mots ludiques ou légers, et ces silences mordants, qui disent tant par devers la formule. Entre temps, Jen a récolté une vie entière de culpabilité liée à l’abandon de son frangin. Familles, je vous hais ! Disait André Gide.

Et pourtant… un hymne lumineux, chanté ensemble à tue-tête, vient périodiquement nous rassurer sur l’espoir d’un monde sans frontières, là où chacun pourrait enfin être pleinement lui-même. Golden words from self-made kids ! … Des Gavroches de barricades. Mai 68, quand même !

Le décor lui-même semble avoir été pris dans le tourbillon de cette mémoire américaine : un amoncellement d’armoires, de livres de bibliothèque, de portraits, de boîtes à surprises… autant de clins d’œil qui font surgir les grands moments et les chaos de l’Histoire.

Puis vient le deuxième acte. Une autre histoire, beaucoup plus troublante : celle d’une mère et de son fils.

Et le thème de la toute-puissance, de la possessivité, s’impose dès les premiers instants.

C’est tout de même glaçant ! Qui peut encore oser dire, à notre époque, que l’Autre vous appartient ? Même dans un couple…

J&J, c’est finalement plutôt l’histoire de Jen et John !

Lorsque Jen est devenue mère à son tour, le miroir se retourne.

Les affects se mélangent, les blessures anciennes remontent à la surface. Sans même toujours s’en rendre compte, Jen fait germer chez son propre fils les souffrances et les blessures mutuelles qui l’ont façonnée.

Ce nouvel enfant s’appelle, lui aussi, John. Erreur, malheur, compensation ?

Comment s’en sortira-t-il pour accéder à son tour à l’indépendance ?

C’est donc cela que raconte John & Jen : le long apprentissage du lâcher-prise.

Aimer, plus important qu’être aimé, comme le chante Daniel Balavoine.

Apprendre à aimer sans posséder.

À protéger sans enfermer.

À transmettre sans reproduire.

À laisser partir ceux que l’on aime pour qu’ils puissent devenir eux-mêmes.

Savoir aimer.

Florent Pagny.

De sorte qu’après tout ce parcours d’embûches, ces blessures croisées, tous ces « would have, could have, should have », la vie finit par souffler la plus belle des réponses possibles :

Choose life!

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

Du 28 août au 21 septembre 2026

Av Jean de la Hoese, 3, Molenbeek-Saint-Jean, Belgium, 1080

🎟️Infos et réservations sur www.bruxellons.be