Le Journal d’une femme de chambre
Certains « pestacles » sont là pour nous divertir, d’autres pour nous édifier ou nous instruire. D’autres encore, pour nous raconter des aventures ou nous ravir l’oreille avec cette langue fleurie qui nous est si chère. Quand, sans prévenir, nous saisit un coup de tonnerre qui va nous laisser avec une question aveuglante que l’on aurait préféré ne jamais se poser.
Mais dans le filigrane de cette œuvre d’Octave Mirbeau, telle que transmise par Danièle Fire, apparaît, à plusieurs reprises, une question dérangeante : pourquoi le criminel peut-il fasciner ? On n’imaginait même pas que criminel il y aurait !
Cette question va poursuivre le spectateur depuis que Stéphanie Moriau, seule en scène à la Comédie Claude Volter, a fait entrer Célestine dans nos consciences.

Car ce Journal d’une femme de chambre, finement transposé pour la scène par Danièle Fire, est le récit très réaliste d’une domestique confrontée aux turpitudes de ses maîtres. Mais c’est aussi une plongée vertigineuse dans les zones les plus fétides de l’humain : la domination, l’asservissement, l’humiliation et cette attirance trouble qui peut parfois se nouer autour même de celui qui fait peur.
Octave Mirbeau publie son roman en 1900. La Belle Époque. Un siècle et quelque plus tard, il nous revient avec une violence qui n’a rien perdu de sa férocité.
De Paris à la Normandie profonde, Célestine entre dans les maisons bourgeoises comme on entre dans les coulisses d’un théâtre : elle voit tout ce que les maîtres cachent entre eux et au monde. Derrière les bonnes manières, les dentelles et les façades respectables grouillent les appétits, les frustrations, les perversions, les petits arrangements avec la morale et les grandes lâchetés. L’avarice crasse et le pouvoir sordide de l’argent. La faune bourgeoise se repaît de ses vices. Les petits, les moins que rien, dont on efface même les noms, trinquent. On retrouve la veine de Zola. On attend l’écho accusateur de la une mythique de L’Aurore !
Pendant ce temps, Célestine sert. Et elle observe. Et elle encaisse. Plume en main, pour occuper son esprit, et fine mouche luttant contre l’asservissement, elle confie ses pensées intimes à son journal. La mise en scène est d’une légèreté virevoltante. La salle est comblée.
Mais, au fur et à mesure, émerge une drôle de vérité, comme une drôle de guerre. Quelque chose de très dérangeant apparaît. Ce rapport étrange entre le maître et l’esclave ne se réduit pas à une simple opposition entre dominant et victime. La domination finit par contaminer jusqu’au regard de celle qui la subit. Le pouvoir devient fascination. Le dégoût côtoie le désir. La peur n’exclut plus l’attirance.
Et c’est là que Mirbeau nous prend à la gorge.
On croyait que les choses seraient lisses et simples. Les possédants d’un côté, les serviteurs de l’autre. Mais Célestine identifie un monstre et se trouve… prise dans son orbite. Victime, certes. Mais victime fascinée par celui qui exerce sur elle son pouvoir. Et c’est précisément cette ambiguïté qui nous bouleverse.
Impossible alors de ne pas penser à certaines fascinations criminelles qui ont profondément marqué notre époque. À ces figures dont le visage, la voix, parfois même un détail physique, finissent par s’imprimer dans la mémoire collective. Et, parallèlement, à cette étrange fascination médiatique qui transforme parfois le criminel en personnage, presque en vedette.
Qu’est-ce qui peut bien aimanter le regard vers le criminel, y compris celui de ceux qui savent ce qu’il est ?
D’où vient à nous cette question insidieuse qui nous préoccupe à plusieurs reprises lors de la représentation ? Est-ce le jeu impeccable de Stéphanie Moriau qui a lâché les monstres ? Comment est-elle parvenue à faire exister cette zone obscure ? Mais quelle comédienne !
On la connaît en soubrette intelligente et tellement démonstrative. Ici, miracle : elle est entrée dans une vérité humaine effrayante. Comme si un serpent habitait un panier de fleurs innocentes.
Elle ne force pas et laisse les mots déployer leur vérité dans son carnet intime. Ils naissent de l’urgence d’une confession. Les silences s’installent, les personnages surgissent, donnent le change, font rire et disparaissent. Les effets s’accumulent mais n’oblitèrent jamais la profonde intériorité de la jeune servante.
Elle est Célestine, bien sûr. Mais elle est tout autant maîtresse d’un jeu éblouissant qui met en scène tous ceux qu’elle rencontre, égratigne et observe et dont elle rapporte finement les gestes et les paroles. Une seule comédienne pour une galerie humaine entière. À nous d’apprécier cette formidable Comédie humaine en action.
C’est brillant côté face, et tellement troublant côté pile.
La création théâtrale de Danièle Fire, impeccable, consacre la langue et sa verdeur, sa cruauté, son insolence. Octave Mirbeau n’est pas confiné dans une bibliothèque. Il en est sorti, toutes griffes dehors. Il provoque le rire, surfe sur l’ironie acide et déstabilise à coup sûr. Sous la satire sociale se glisse la noire notion que la respectabilité fait souvent le lit de la barbarie.
Célestine est bien placée pour regarder le monde des maîtres. Mais là où elle est, elle siège en maîtresse du regard.
Or, qui appartient réellement à qui ?
Le maître possède le corps, le salaire, la maison, le pouvoir. Et pourtant la servante possède quelque chose de plus dangereux encore : le regard. Acéré. D’une lucidité impitoyable.
Mais nous, spectateurs, devenons à notre tour des voyeurs. Nous entrons dans les chambres, nous écoutons derrière les portes, nous voulons savoir. Le théâtre devient alors une étrange machine à regarder l’humain lorsqu’il croit ne pas être regardé.
Voilà où se situe le vertige de ce Journal d’une femme de chambre. Tous ces coups de miroirs !
La vraie question n’est sans doute pas : quels sont les monstres ? Mais aussi : qu’est-ce qui nous attire vers eux ? Quelles alouettes nous faisons !
Le jeu primesautier de Stéphanie Moriau, parfois d’une sobriété glaçante, fait plus de ravages que tous les effets théâtraux des comédies de boulevard. Et nous laisse une empreinte marquante de cette œuvre d’Octave Mirbeau.
Magistral, ce spectacle, où Célestine nous fait rencontrer une femme à la fois forte et faible, avec derrière elle un monstre inouï que nous aurions préféré ne jamais côtoyer.
Et ce titre fameux de journal, soudain, d’envahir le plateau.
Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres
Mise en scène : Danielle Fire
Avec : Stéphanie Moriau
Création lumière : Bruno Smit
Du 30 septembre au 18 octobre 2026
Spectacles du mardi au samedi à 20h15 – les dimanches à 16h00
Le Journal d’une femme de chambre D’Octave Mirbeau