Par le BNO à Bozar : Et si la musique balayait le vacarme ?

Le 24 septembre dernier, le Belgian National Orchestra investissait la Salle Henry Le Bœuf de Bozar pour un format « Symphonic Date ». Si la tentative de médiation moderne a pu impatienter certains spectateurs, la performance musicale, elle, a atteint les sommets de l’absolu.

En programmant sa formule « Symphonic Date », le Belgian National Orchestra affiche certes une louable ambition : désacraliser le grand répertoire en une heure chrono, pour attirer un nouveau public. Voire le fidéliser. Le choix de l’horaire, 19 h, a d’ailleurs un petit effet tentateur.

Malheureusement, ce soir-là, le préambule se transforme en épreuve agaçante. Microphonée dans une acoustique taillée pour les instruments plutôt que pour les micros, la longue introduction se déploie, au point de faire surgir une question presque incongrue : y aura-t-il seulement un concert ? Qu’attendent les concertistes ?

Tout cela, uniquement en anglais, ce qui n’est en principe pas le choix traditionnel de Bozar. Cherchant le bon mot, la connivence à tout prix et multipliant les images chocs, ce talk-show improvisé s’avère aussi tapageur que fatigant. Trop long, peu audible, il paralyse l’attention, osons le dire ! Dans la salle, une seule injonction silencieuse semble monter des travées : Let the music play !»

Heureusement, le protocole intempestif s’efface enfin pour laisser place à l’immense orchestre que l’on brûle d’écouter.



À la baguette, le jeune chef coréen Hankyeol Yoon déploie une agilité peu commune. Sa gestique impressionnante insuffle une énergie démultipliée qui contamine tous les pupitres. Une trainée de poudre magique. Une « infection » salvatrice, au sens le plus noble de la langue de Shakespeare. Elle balaie d’un coup de vent frais les scories de l’introduction forcée et installe un véritable festival de couleurs.

De souvenirs, aussi. J’étais sur l’île enchantée de Guernsey, en 1966. J’avais seize ans. Prononcez mon âge à la française et vous comprendrez mon émotion.

Dès les premières mesures de Shéhérazade, le ton est donné. La violoniste solo et Concertmeister Misako Akama s’empare de la partition avec des interventions d’une beauté plastique renversante. Véritable bras droit du chef sur scène, elle traduit l’électricité du maestro en impulsions physiques pour l’ensemble des cordes. Sous son archet, le violon solo devient la voix même de Shéhérazade : une voix de nacre et de soie, hypnotique, qui dialogue immédiatement avec le basson déchirant de mélancolie de Gordon Fantini.

Puis ce sont les trémolos poétiques de la flûte qui s’élèvent, délicatement portés par un tapis de pulsations mystérieuses tissé par les cordes. La précision des instrumentistes est absolue : cuivres rutilants, vents lumineux, percussions fantastiques… Chaque pupitre devient une touche de peinture sur une immense toile d’Orient.

Quand la harpe de la vertigineuse Annie Lavoisier épouse le violon, l’auditeur est submergé par un déluge de bonheur et de tendresse, prolongé par un dialogue d’une intense délicatesse entre Misako Akama et Gordon Fantini.

Le deuxième mouvement s’ouvre comme un écrin de secrets : rêverie et envolées célestes. Les violons y déploient une élégance rare, une douceur qui s’apparente à une confidence venue du plus profond de l’âme. Soudain, la gamme de la flûte fuse : une envolée d’oiseaux libres s’échappant de la cage dorée du sultan. Le hautbois répond par son thème dansant, un motif rythmique qui sautille avec malice.

Mais c’est le thème de la princesse qui vous emmène à tire-d’aile vers l’infini. Plus léger encore, profondément aérien, il semble flotter, perdu dans l’absolu. Rimsky-Korsakov dessine ici un monde dépouillé de toute haine, de toute prédation et de toute malédiction ; un horizon de lumière et de pureté.

L’envol des gammes fuse à nouveau dans l’espace de Bozar, avant que la plainte du basson ne vienne mourir, apaisée, au cœur de l’harmonie générale.

Le troisième mouvement bascule dans un relief cinématographique, passionnel et parfois mutin. Véritable volcan de puissance et d’énergie, Hankyeol Yoon se démène sur son podium, agissant en démiurge des déferlantes orchestrales. L’ensemble se gonfle, composant une apothéose de feu qui finit par se figer dans un sublime ralenti.

À cet instant, l’émotion est si dense que les larmes coulent dans un océan de bonheur partagé.

Le calme revient sous le geste apaisé du chef. C’est l’avènement de la paix.

La violoniste et la harpe reviennent alors au début du début, dans un climat encore plus féerique, dépouillé et suspendu. Magnifique offrande finale : par deux fois, le basson, la harpe et la violoniste unissent leurs voix pour signer un accord parfait, ultime respiration d’une soirée mémorable.

Au moment des saluts, le maestro coréen remercie chaleureusement ses solistes principaux, réservant une mention et des félicitations particulièrement appuyées et vibrantes au pupitre des violoncelles, mené par le soliste Dmitry Silvian, saluant la profondeur et le lyrisme exceptionnels de leurs attaques tout au long de la soirée.

Chaque pupitre est à son tour ovationné par un public aux anges.

La musique a gagné.

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres



https://www.nationalorchestra.be/en/orchestra/our-musicians-and-conductors/musicians-bno


https://www.bozar.be/fr/programme/belgian-national-orchestra-yoon