Chronique. Lors du Festival Musical de Lasne, Marc Grauwels célébrait, le 11 octobre dernier, ses cinquante ans de carrière, entouré de complices de cœur et de musique. Une soirée où la virtuosité s’est faite sourire, où les notes brodent de précieux liens et où l’on oublie, le temps d’un concert, tous les fracas du siècle.

Quelle belle église que celle de Plancenoit ! Sous ses voûtes, en ce dimanche 11 octobre, le Festival Musical de Lasne nous conviait à une fête de l’amitié. Noir sur blanc, l’affiche en disait long : À deux voix, une vie. Les doubles concertos de l’Amitié.

Pour son grand anniversaire artistique et pédagogique, Marc Grauwels, notre flûtiste belge, vêtu de blanc, des pieds à la tête, va partager avec nous son inépuisable appétit musical.

Pour cette célébration, l’artiste a réuni deux complices de longue date : Ronald Van Spaendonck, clarinettiste au souffle aussi virtuose qu’inspiré, et Jean-Frédéric Molard, violoniste et directeur musical de l’Orchestre Royal de Chambre de Wallonie. Douze archets, trois personnalités, des années de connivence : il n’en faut pas davantage pour que la musique prenne ses quartiers dans nos cœurs.

Dès la Symphonie en si mineur n° 10 de Felix Mendelssohn, l’humour et la connivence sont au rendez-vous. Des accents qui semblent se négocier à coups de sourcils, des regards qui pétillent : les musiciens ont décidément le sens de la conversation ! Mais derrière la malice, quels élans, quelle joie ! Une figure presque divine semble ressurgir en filigrane à travers la mémoire des siècles. Picasso, es-tu là? Difficile de ne pas songer au dieu Pan, ce faune des bois et des prés dont la flûte enchantait les nymphes et les dieux.

Les millénaires de l’histoire de la musique frémissent, l’orchestre prend de l’allure, les cordes se répondent et l’orchestre déploie dans la nef une ampleur qui ferait honneur à une grande salle philharmonique. On embarque : pour Cythère ou pour la Musique ! Pour les deux, sans doute.

Vient un mouvement plus grave, hors du temps. Le mariage des cordes et des flûtes distille une sérénité soudaine. La flûte chante, s’élève, presque irréelle, tandis que l’orchestre l’enveloppe de sa matière sonore. Marc Grauwels, lui, n’a rien perdu de son esprit frappant et malicieux. Un regard, une inflexion, un sourcil qui s’anime : quelle que soit la nature du rêve, les fronts se détendent, les sourires montent aux lèvres. La musique coule comme un élixir. L’artiste a la main sur le cœur. Le lieu, le regard de la Vierge sur le bas-côté, les musiciens et les sons nous arrachent aux temps présents.

Avec la Symphonie concertante en sol majeur de Domenico Cimarosa, pour flûte, violon et cordes, nous voici transportés dans un jardin d’été. Rêve d’après-midi, désir de valse ou délicieuse tentation de sieste au soleil : l’esprit musarde, léger, libre. La flûte et le violon se cherchent, se répondent, se frôlent, tandis que les cordes entretiennent cette conversation galante. La musique ne réclame rien, sinon le plaisir de s’y abandonner.

Les Deux Interludes de Jacques Ibert nous invitent ensuite à d’autres rêveries. Reflets aquatiques, nymphéas imaginaires aux racines profondes, déployés dans le ciel : on se laisse glisser dans cette eau musicale où les couleurs se mêlent et où les impressions affleurent. Une musique qui vous tire de toute velléité de routine et vous laisse, au dernier accord, le goût d’un fruit mûr.

Voici l’entracte. Mais la fête, elle, ne fait que commencer.

Car Marc Grauwels a manifestement trouvé son alter ego en Ronald Van Spaendonck. Avec ces deux-là, la complicité est ancienne, même si elle ne se raconte pas. Elle s’entend, elle se voit, elle pétille. Dans l’Andante e Variazioni annoncé au programme, flûte et clarinette entament un jeu de séduction auquel les cordes prêtent leurs légers pas de velours. Marc répond à Ronald avec feu. La musique s’éveille dans l’herbe tendre. L’occasion… d’imaginer les deux compères y gambader pieds nus, tant leur liberté de jeu respire la joie.

L’amitié coule en notes rutilantes. À chacun, son tour de virtuosité ! La clarinette n’est certes pas en reste, et Marc Grauwels semble piétiner d’impatience avant de reprendre la parole. Les deux solistes se rejoignent, se défient, se relancent. La Boétie aurait peut-être reconnu ici quelque chose de son amitié élective : celle qui unit les êtres sans autre raison que le bonheur d’être ensemble. Quelle écoute, quelle entente ! La virtuosité ne cherche pas à surpasser l’autre. Non, elle lui tend la main.

Et voici que la Fantaisie sur l’opéra Rigoletto de Franz et Karl Doppler ouvre les vannes de la fantaisie. Nous avons oublié la morosité de notre siècle, ses bruits, ses fureurs. Les deux complices sont transfigurés par le bonheur de jouer ensemble, prêts à s’emparer des variations autour du célébrissime La donna è mobile pour mieux nous entraîner dans leurs heureuses facéties.

Le public écoute avec une concentration presque solennelle. Pourtant, ces variations semblent conçues pour nous faire éclater de rire ! La virtuosité est au rendez-vous, bien sûr, mais elle se double d’un art consommé de la comédie. Et soudain, l’air tant attendu s’élève, libre comme un oiseau. La chanson du merle moqueur ? Dites-moi, Carmen, de qui se moque-t-on ? Quels comédiens ! Et le public savoure.

Le sérieux de Verdi reprend ensuite ses droits, mais pas pour longtemps. L’ironie papillonne tous azimuts, les notes s’envolent, les instruments se lancent des clins d’œil. On dirait deux coqs complices, fiers de leur plumage, faisant bruisser leurs ailes dans une basse-cour de luxe. Derrière la démonstration technique, une jubilation contagieuse. La musique s’amuse, et nous jouons pleinement le jeu.

D’ailleurs, le public, épris, en redemande. Premier bis : une valse de « Chosta » (kovitch!) , revisitée dans un esprit Belle Époque, ludique, légère, farceuse. Les robes semblent prêtes à froufrouter, les pas à tournoyer, les sourires à s’élargir. Une valse coquine, un rien canaille, qui prolonge la fête avec un charme irrésistible.

Second bis : changement de climat. Dans cet arrangement mozartien, la flûte semble emprunter aux enchantements de la Reine de la Nuit. Point de vocalises vertigineuses, mais un chant instrumental, lent, lumineux, d’une douceur immense. La virtuosité a perdu son attrait et laisse place, tantôt à la passion, tantôt à la retenue, à des émotions sans éclat, mais qui vont droit au cœur.

Cette ultime salutation fait merveille. Elle s’achève sur un silence palpable que le public pourra emporter comme un précieux secret. Une fraction de seconde d’hésitation, puis les applaudissements éclatent. Comment remercier autrement ceux qui viennent de nous offrir tant de bonheur ?

Cinquante ans de carrière, et toujours cette même générosité. Pour Marc Grauwels et ses amis, un concert n’est pas une simple succession d’œuvres, de prouesses et de beaux accords. C’est d’abord une rencontre, des vibrations, une écoute. Le partage. Et ici, lorsque l’amitié se met à jouer, apparaît une petite éternité, volée à la violence du monde.

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres