L’I N S o U N D : et si les oiseaux nous apprenaient à vivre ?

Le Listening Orchestra lance une immersion sonore entre murmuration, partitions, poésie et chansons métamorphosées. Un parlement des oiseaux sur un tissu de cordes. À L’Execo, Genval.

Entrez dans le cercle ! Let bygones be bygones ! Les anciennes Papeteries de Genval, puis les magasins Caméléon dont certains gardent une nostalgie attendrie, ont changé de peau. Les voici devenues temple du sport. Mais ce jeudi 15 octobre, dans cette vaste bâtisse au nom sportif Execo, -live healthy, live more- le Listening Orchestra nous convie à une autre forme d’exercice : celui de l’écoute. Une gymnastique de l’âme, sans doute, et surtout une expérience musicale qui se vit dans une intensité toute nouvelle, celle de l’intériorisation.

Dix-neuf instrumentistes à cordes, deux chanteuses, une accordéoniste et un récitant. Aux commandes artistiques, Maritsa Ney, qui imagine depuis 2022 ces concerts immersifs baptisés L’I N S o U N D. Le principe ? Exit la frontière bien sage entre la scène et la salle ! On s’installe au cœur du cercle, sur une chaise ou un coussin, éventuellement emmitouflé de son plaid préféré. À défaut d’étoiles dans le ciel, par terre, courent des guirlandes de Noël. Faites gaffe quand vous marchez ! Les musiciens sont là, tout près, ici et là. Le son circule, enveloppe, respire. Le contact frontal s’est dilué. Le public est pris dans une toile de cordes musicales, et se trouve intimement mêlé à l’expérience commune. On a refusé du monde… plus une seule place de libre.

De place en place, les instruments s’accordent longuement. Les sons s’éveillent, s’évanouissent, se cherchent et s’échappent. Puis les violoncelles déploient leurs belles pulsations, et voici que s’élève Palladio, de Karl Jenkins, le compositeur du bouleversant The Armed Man. Une berceuse de l’âme ? Bien davantage : toute une architecture sonore vous prend par la main. Mais surtout, par les oreilles, c’est tout le charme. Dans cet espace inattendu, la musique semble venir vous frôler l’épiderme, vous chatouiller … le cou, l’épaule, et flotter à votre hauteur, en chaise ou coussins.

Le Listening Orchestra, en nous offrant ce concert de sublimes miettes de bonheur, défend toute une philosophie. Fondé en 2014, ce collectif revendique l’écoute consciente, l’intuition, la responsabilité partagée et l’intelligence collective. Elle qui relie. À l’image des nuées d’étourneaux, ses artistes avancent ensemble, sans renoncer à leur identité propre. Chacun veille sur le mouvement commun, chacun participe à l’équilibre de l’ensemble. Une utopie ? Non, une pratique artistique, patiemment construite, qui nous rappelle que l’harmonie trouve sa source dans le partage de l’énergie gourmande et chaleureuse de chacun.

Un texte parlé fuse et accompagne les premières envolées. Parfois, hélas, les mots se perdent : lorsque la musique se retire, les micros ont pris le relais avec un zèle sonore peu poétique. Il faut tendre l’oreille, attraper au vol quelques phrases. Qu’importe, il y a toujours, en basse-continue, la musique de la langue. Une formidable image s’impose : celle de ces étourneaux qui tournoient dans le ciel, de leurs figures mouvantes, de ce désordre apparent qui devient une chorégraphie. La murmuration est née. Hasard ? Organisation? Intelligence au sens propre du mot ? Le spectacle des oiseaux nous donne le vertige et nous invite à un abandon confiant au monde vivant.

La jeune chanteuse est entrée dans la danse. Elle raconte les gens heureux qui chantent, tandis que les mains battent sa poitrine en rythme, rythme qui rejoint nos cœurs. La musique écoutée et entendue se transmet de corps en corps, comme une pulsation vitale. Elle devient respiration commune très palpable. Le bonheur est dans … l’étable ? Heureuse promiscuité.

Avec On the Nature of Daylight, de Max Richter, le vol du temps se fixe. Le texte du rêveur vient enlacer la musique. Du fond de son canapé, il regarde les oiseaux et découvre dans leurs ondulations célestes, une leçon de vie. Il suffirait donc de regarder, de sortir, de bouger, de se laisser instruire par le vivant ? C’est le refrain incessant que chante cette soirée étrange. La chanteuse insiste : « Et je danse. » Danser, chacun à sa manière, pour rejoindre le monde, bouger au diapason de ce qui nous entoure. Il y a là une poésie, certes, appuyée, mais une intention limpide : nous réconcilier avec notre place dans le grand mouvement du monde.

Changement de décor avec Introducción al ángel, d’Astor Piazzolla. L’accordéon de Pauline Oreins prend des airs de bandonéon, l’instrument devenu presque être vivant tant elle le caresse. Le rythme s’accélère, les violoncelles creusent leurs profondeurs, les cordes vibrent jusqu’aux hauteurs de cette étrange gare, de cet atelier désaffecté où nous avons pris place. Le lieu lui-même est entré dans la partition, le transformant en immense caisse de résonance.

Puis Danzón No. 2 de Arturo Márquez, entre le Rouge et le Noir, les rythmes latino-américains bien chaloupés, les dialogues des violons et les accents de la feria. Ce qui compte, c’est cette énergie qui circule et se transforme, cette manière de faire converser les timbres dans la joie ondulante.

Et soudain, La Corrida ! Francis Cabrel, notre troubadour des émotions, se glisse dans le cercle. Les cordes reprennent les syncopes, dessinent des appels, jouent même le Parlement des oiseaux. Un très vieux concept. La chanson familière s’est éloignée de son lit d’origine, métamorphosée, en murmure. Reconnaît-on encore la mélodie ? Oui, mais autrement. Et c’est bien là tout le plaisir : entendre ce que l’on croyait connaître sous un jour neuf. …Alors qu’une certaine nuit semble vouloir obscurcir le monde.

Un détour par une adaptation d’Henry Purcell, avec le poignant When I Am Laid in Earth, extrait de Didon et Énée. L’accordéon semble respirer avec la voix. Les yeux fermés, la chanteuse se laisse emporter dans une sorte de transe. Les pizzicati graves et puissants des violoncelles s’entrelacent en un duo impressionnant ; les violons les rejoignent, la tension monte, une marée d’harmonie gagne peu à peu le cercle. Plus qu’une valse hésitante, c’est une marche vers l’apothéose. On songe à ce titre de roman anglais, Where Angels Fear to Tread : là où les anges craignent de s’aventurer. No Fear !

Avec Shore, de Fredrik Sjölin, associé à l’univers du Danish String Quartet, le texte reprend son vol, s’enroule autour de la musique comme un ruban. Il nous conjure de sortir, de bouger, d’animer le monde. Le poète belge Pierre Coran vient à la rescousse : « Je me croyais désert et j’étais habité. » Quelle jolie façon de dire que la solitude fait partie de la création. Une autre formule élargit encore l’horizon : « Je croyais être la branche, je suis la canopée. » Du singulier au pluriel, de l’individu au vivant, tout concourt à célébrer le rassemblement. Ne serait-ce pas là, la pulsion de paix qui parle ?

Les oiseaux, justement, ces êtres libres, n’ont-ils pas inventé la musique ? Avant nos partitions savantes, il y eut le vent, l’eau, les chants de la nature. Et voici que les humains, à leur tour, qui tentent de retrouver cette merveilleuse source commune.

Place à Shine You No More. Les rythmes s’emballent, une énergie presque irlandaise traverse les cordes. On croit reconnaître une chanson pop, un air de fête, quelque chose qui donne envie de battre la mesure. La chanteuse s’empare des mots anglais, la mélopée se déploie, et peu à peu la mémoire reconnaît Freed from Desire, le tube de Gala ! Mais rien n’est fixé. La chanson populaire s’est glissée dans le grand bain des cordes, dépouillée, réinventée, prête à rejoindre le vivant melting-pot sonore.

Artistes et spectateurs, nous voici réunis dans ce même cercle. Tel celui des anciens, autour d’un feu sacré. Pas question de consommer passivement la musique, comme un produit posé devant nous. Il s’agit de la partager, de nous accorder les uns aux autres, de sentir que l’écoute est une forme de présence. La proposition est généreuse, singulière, et il y a cette expérience rare qui fait éprouver en chair et en os ce que signifie être ensemble.

Vient enfin le moment de présenter les musiciens, un à un. Les applaudissements fleurissent. Chacun reçoit sa part de lumière, après avoir contribué à cette si belle aventure totalement inédite. Reconnaissance.

Un premier bis nous entraîne sur des terres jazzy, dans une pièce dont le titre s’est envolé. Toujours les oiseaux…Bien sûr, pas ceux d’Hitchcock ! Damn it !

Puis arrive le second : La Marelle, de Julius Caesar Perua Conde. Et soudain, nous revoilà enfants. Une petite fille a lancé une pierre, a visé une case, n’a pas perdu pied. « Tu es là pour t’amuser. » Bien sûr ! Pourquoi faudrait-il toujours compliquer les choses ? Et pile, Le Paradis.

En quittant le cercle, on emporte une envie de regarder le ciel, de prêter l’oreille aux autres, de sortir de ce canapé, de renouer avec le vivant. Vrai de vrai, le Listening Orchestra nous aura offert une drôle de gymnastique qui muscle non seulement les oreilles, mais fait surtout vibrer nos cordes les plus sensibles.

Merci à la Balade Musicale de Rixensart pour cette programmation si inventive. Elle nous a ouvert une boîte à musiques plurielles d’un genre très particulier. Et si, pour une fois, nous jetions au fond d’un puits, toutes les boîtes de Pandore et laissions voler la Colombe ?

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

PLus d’infos:

https://www.listeningcollectif.com/about-1

https://www.youtube.com/@listeningorchestra