Nostalgie, nostalgie ! Aujourd’hui les hommages aux légendes de la musique fleurissent, le vent est bon et le public en redemande. Il faut dire que les concerts épiques de Candlelight savent y faire : un lieu de prestige, une pénombre dorée, des milliers de petites flammes et des airs que l’on croyait connaître par cœur. Voici Queen sous un tout autre éclairage !

Le rendez-vous est donné au Concert Noble, haut lieu des fêtes bruxelloises inauguré en 1873, sous le règne de Léopold II. L’architecte Henri Beyaert y a imaginé une succession de salons de plus en plus vastes et lumineux, jusqu’à l’apothéose de l’immense salle de bal. Un décor de grand siècle, d’inspiration Louis XVI, où les fastes de la vie mondaine semblent encore flotter dans l’air.
Sous les regards des gloires disparues, figées dans leurs cadres dorés, les bougies LED distillent une lumière douce, presque irréelle. Il ne manque que l’odeur…
Sur scène apparaît un quatuor à cordes : premier et second violon, alto et violoncelle. Quatre instruments pour faire revivre une légende de feu. …I Want to Ride My Bike… Dommage, c’est minuté : soixante minutes chrono, comme une leçon …d’aquabike ! Les grand-messes durent plus longtemps !
Freddie Mercury revient en mémoire. On pense à ce film flamboyant qui a retracé son parcours de manière bouleversante. Avec ses complices, il a fait vibrer des générations. À nous, leurs vocalises et leurs chœurs somptueux ! Ces chansons qui ont traversé les décennies, les frontières et les modes, sont devenues aujourd’hui les hymnes attachants d’une Belle Époque bis !
Privés de guitares électriques, de batterie et d’amplificateurs, les quatre musiciens donnent pourtant toute leur âme à ces chansons aux arrangements sacrément sophistiqués et complexes. Les archets du quatuor révèlent une sensibilité à fleur de musique. L’exercice est périlleux : retrouver l’énergie, les contrastes, les audaces, sans singer l’original. En saisir juste la substantifique moelle. Celle qui touche et fait vibrer nos propres cordes sensibles.
Au programme, quelques incontournables : Bohemian Rhapsody, Don’t Stop Me Now, We Will Rock You, We Are the Champions, Another One Bites the Dust, Somebody to Love, Under Pressure… et d’autres surprises qui ravivent la mémoire des fans et étonnent les autres. Les bourgeois, ça les étonne… les étonne…
Des bouquets de sonorités raffinées : C’est tantôt jazzy, tantôt franchement rock, parfois même baroque. Dans Killer Queen (Leur premier grand succès international, 1974), les cordes semblent s’amuser à brouiller les pistes : des accents qui évoquent une cinquième saison de Vivaldi, une élégance presque aristocratique, une vivacité qui pétille et pourtant, en filigrane, ce danger de la tueuse qui menace !
Puis, on ne sait comment, mais, subrepticement, la musique se fait andante et nous entraîne …au milieu de vignes, au soleil ? Keep on the Sunny Side? Bon conseil : on respire. On rêve. On oublie presque que l’on est venu écouter du Queen. Léger clin d’œil à Philippe Delerm et à son Trottoir au soleil…
Et soudain, l’adolescent qui sommeille en chacun de nous se réveille : I Want to Break Free ! L’envie de s’évader, de secouer les conventions, de briser les barreaux invisibles… Le quatuor fait monter la tension avant de se jeter dans un long point d’orgue. Silence. L’évasion ? Elle est musicale, bien sûr, mais aussi intérieure. Portes ouvertes, en quelques archets !
Depuis le début, les spectateurs, eux, se taisent. Ils semblent médusés, retenus par l’élégance et la complexité de cette profonde relecture instrumentale. Oui, une admiration presque recueillie flotte dans cette salle. On écoute, on frémit, on retient son souffle tandis que veillent les bougies.
Mais, foin de contemplation ! Voici que We Will Rock You vrombit, moteurs et phares allumés ! Avant même que l’on ait compris ce qui se passe, invitées par le maître de cérémonies, les mains se joignent à l’irrésistible pulsation. Ce rythme est reconnaissable entre mille, et on brûle de chanter à tue-tête. Mais personne n’ose, dans ce cadre auguste ! Le quatuor tient son public sous le charme. Même les tubes de stade se sont mis en tenue de gala !
Déjà les rappels. Qui font encore monter le plaisir d’un cran. Radio Ga Ga joue avec ses échos, ses répétitions obsédantes, ses motifs ensorcelants. Une mécanique presque hypnotique colonise les oreilles et ne demande qu’à y rester.
Et puis, bien sûr, The Show Must Go On. Comment ne pas entendre, dans ce titre devenu testamentaire, un écho doux-amer à notre époque déboussolée ? Opiniâtre, une marche de type militaire s’impose, tandis que les violons se chargent de trémolos et de fragilité. Derrière la force, la vulnérabilité. Sweet and sour! La musique sait décidément conjuguer les contraires. Cela a du bon. Et le spectacle, lui, s’achève… Un goût de trop peu. End of the story.
Dans cette aventure, une mention particulière à Chiara Bryant, discrète deuxième violon d’origine italienne, dont la présence participe à l’équilibre de l’ensemble. Mais comment ne pas saluer également le merveilleux illusionniste de la soirée, son animateur et violoncelliste, François-Jean Ysambart ? Breton de naissance, musicien jusqu’au bout de l’archet, il conduit un instrument à son image : puissant, tendre, volontiers moqueur. Il sait le faire chanter, lui donner de l’esprit, du relief, de la chair. Car la musique est dans son sang ! … Parole de Normande !
La gentille organisatrice ayant annoncé que les applaudissements seraient à la mesure des bougies allumées, on n’a pas lésiné : le bonheur, ça se partage en force !
En effet, l’âme de Queen était bien là ! Les stades ont cédé la place à un palais, les décibels aux archets et le vacarme à la magie vécue intensément.
Puis, rendez-vous au bar. Un verre de Champ serait le bienvenu. C’est comme ça pour les journalistes invités aux grandes premières ! On ne crachera pas sur ce petit privilège de quelques bulles lumineuses…
C’est alors qu’on a causé avec l’âme du quatuor, le fameux François-Jean, un gars de mon pays, de l’ouest de notre France. Il avait chaussé ses lunettes roses. En anglais: Let’s see life through rose-coloured glasses, shall we ?
Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres