Ils étaient au Centre Culturel d’Auderghem, le 22 octobre dernier. Qui ? Des Parisiens de Paris-Théâtre ? Daniel Hanssens et ses joyeux complices de la Comédie de Bruxelles ? Notre divine France Gall, incarnée avec ferveur et réalisme par Julie Compagnon et ses pétillants musiciens ? Les Pilgrims de Queen en vadrouille avec leur craquant Freddie Mercury ? Non, ça, c’était… le lendemain !
Allez, un indice de taille : dans cette belle salle fraîchement rénovée, on a enlevé les planches du proscenium pour y installer tout un orchestre. Et, à l’heure dite, le rideau s’est lentement ouvert sur un paysage entre mystérieuse Écosse et Italie éternelle.
Encore un indice ? Une fontaine ! De blancs vestiges de murailles, un chemin de ronde, des pierres chargées de mystère, baignées de bleu Adriatique…
Ça y est ? Vous avez trouvé l’objet ? Le titre ? Le nom de la femme ? L’auteur ? Le compositeur ? La troupe belge géniale ?
Encore un petit effort ! En Suède, la fête de Lucia, le Luciatåg, marque traditionnellement le début des célébrations de Noël. Des processions de femmes et d’enfants vêtus de blanc, portant des bougies ou des couronnes de lumière, y célèbrent la sainte à la blonde chevelure.
La Lucia du jour fera le chemin inverse des illuminations. De la lumière vers les ténèbres…

C’est Lucia di Lammermoor, de Gaetano Donizetti !
Le Centre Culturel d’Auderghem accueillait ce soir-là un opéra. En bonne et due forme ! Une production de la Belgian Opera and Operetta Organisation, alias BOOO. Rien à voir, of course, avec l’onomatopée britannique que lancent les spectateurs déçus. Ici, au terme de la représentation, il n’y aura que des vivats !
Et pari gagné pour cette jeune compagnie belgo-belge ! Deux années de préparation, et Hadrien Baudot et Senne Martens, entourés de Damien Vliegen et d’Eline Vranken, proposent leur première grande production lyrique intégrale. Avec la noble ambition de donner aux jeunes chanteurs formés dans nos conservatoires la possibilité de faire leurs preuves, de rapprocher l’opéra des publics qui ne foulent pas nécessairement les marches dorées de nos grandes maisons lyriques.
Nullement une version miniature ! La compagnie revendique l’œuvre intégrale, ses solistes, son chœur et son orchestre d’une quarantaine de musiciens. Le tout, en tournée dans les centres culturels, pour aller à la rencontre de nouveaux publics et réjouir les anciens. En effet, quel meilleur moteur que la volonté de transmission ?
Dans cet esprit, on retrouve le merveilleux Damien Vliegen, que l’on applaudit d’ailleurs actuellement dans les brillantes Noces de Figaro au Whall. Vous avez vos tickets ?
Tout démarre avec un roman. Le plus gothique, le plus sombre, peut-être, de l’œuvre de Sir Walter Scott : La Fiancée de Lammermoor. Il paraît en 1819, la même année qu’Ivanhoé, pilier du roman historique.
Le romancier écossais y fait s’affronter deux familles, les Ashton et les Ravenswood, sur fond de rivalités politiques, de haine ancestrale et d’amour impossible. Le seul amour possible : celui, démesuré et mortifère, de l’argent et du pouvoir. Château en ruine, malédictions, sombres présages, charge shakespearienne des plus noires… Le dénouement, typiquement gothique, culmine dans la folie meurtrière de la jeune Lucy, la nuit de ses noces forcées, et s’achève dans le sang et la détresse.
En 1835, Gaetano Donizetti s’empare de cette matière tragique. Salvadore Cammarano en tire le livret d’un opéra qui entrera dans la grande histoire du bel canto. La création a lieu au Teatro di San Carlo de Naples, en septembre de la même année.
Aujourd’hui, près de deux siècles plus tard, la partition n’a rien perdu de son pouvoir de fascination. Et si l’on connaît surtout la fameuse scène de la folie, encore faut-il regarder le personnage de Lucia sous d’autres angles que celui d’une soprano promise à un feu d’artifice vocal. Il y a des profondeurs inattendues dans cette œuvre.
C’est précisément le parti pris de Senne Martens, metteur en scène et dramaturge. Plutôt que de réduire l’œuvre aux morceaux de bravoure vocale, il entend en exposer les sombres motivations, en explorer les nuances et ausculter la tragédie qui s’installe, lentement, inexorablement. Le grand Edgar Allan Poe serait ravi!
On vous rappelle le pitch. Lucia aime Edgardo. Edgardo aime Lucia. Tout irait bien dans le meilleur des mondes lyriques. Sauf que les deux amants appartiennent à des familles ennemies et que le frère de Lucia, Enrico Ashton, a d’autres projets pour sa sœur. Il lui faut sauver l’honneur et la fortune familiale : un mariage de convenance fera l’affaire. Ô l’odieux personnage ! Les sentiments de Lucia ? Accessoires. Sa liberté ? Une simple variable d’ajustement.
La jeune femme est déjà hors sol et trouve refuge dans un lieu chargé de souvenirs tragiques : une fontaine au milieu de la cour. The Mermaids Fountain, un nom prémonitoire ? Avant de partir combattre dans la lointaine Écosse, Edgardo échange avec elle des promesses nuptiales enflammées. Las ! La sombre manipulation du frère vénitien aura gain de cause. Lettres interceptées, correspondance falsifiée, mensonges savamment orchestrés : de quoi détruire tout le frais bonheur rêvé des amants. Il suffit de faire croire à sa sœur qu’Edgardo lui est infidèle. Lorsque le mari désigné, Arturo, entre en scène, le contrat de mariage est rondement signé. Bien sûr, Edgardo, effaré, surgit trop tard. Le célèbre sextuor de Donizetti cristallise alors le désastre : six voix, six consciences, des émotions contradictoires qui se heurtent dans une même architecture musicale infernale. Le théâtre atteint ici l’une de ses expressions les plus saisissantes. À chacun sa vérité ! Hello, Pirandello !
Puis vient la nuit de noces. Dans un accès de folie, Lucia va occire Arturo. Elle apparaît devant les invités, égarée dans un monde qui n’existe plus que pour elle, chantant son amour pour Edgardo comme si l’union promise avait enfin eu lieu. Sa raison vacille, son corps s’épuise, sa voix devient le dernier espace où elle puisse encore exister. Elle se meurt. Eduardo, désespéré, se jette dans la maléfique fontaine en se poignardant.
Rideau ? Oui, mais pas avant que Donizetti nous ait fait traverser toute la gamme des passions humaines.
La folie de Lucia est certes l’effondrement d’une conscience, mais aussi une tentative désespérée de libération. C’est ce que Senne Martens veut nous donner à voir.
À part la longue robe blanche intemporelle de Lucia, les costumes contemporains portés par les solistes sont ceux de la bien-pensance et du pouvoir. Les choristes, eux, se présentent de façon plus décontractée. Comme vous et moi ? Le costume d’Enrico, bleu roi… non, bleu US today, rehaussé d’un plastron blanc éclatant, est particulièrement parlant. La longue table rectangulaire où se discutent les intérêts familiaux vient régulièrement disloquer la fontaine. Du bois brut nappé d’un voile noir ? Dès le début, on y voit un catafalque !
Ainsi, le décor général raconte l’enfermement. Lucia est cernée par les siens, prisonnière d’un ordre social qui décide pour elle. Là où elle ne voit que ruines, Enrico rêve de grandeur perdue. Comment pourraient-ils se rencontrer ? Deux visions du monde qui s’affrontent, comme celles d’Antigone et de Créon chez Sophocle.
Éloge de la folie… Le rapprochement avec Ophélie, l’héroïne de Hamlet, s’impose. Toutes deux aiment, toutes deux subissent les injonctions de leur entourage, toutes deux perdent leurs repères lorsque les hommes qui gouvernent leur existence les abandonnent ou les écrasent. Et toutes deux trouvent dans la folie une manière paradoxale de reprendre possession de leur être et de leur voix.
Dans notre imaginaire surgit alors le merveilleux visage d’Ophélie, dans ce très célèbre tableau peint par John Everett Millais. Et pour cause : depuis le début de l’opéra, les fleurs parlent ! On les lance comme au cimetière, elles jonchent le sol, volent autour de la fontaine, se retrouvent sur l’autel de la chapelle, éclairée de magnifiques vitraux aux motifs floraux stylisés. Quels beaux éclairages !
Chez Shakespeare comme chez Donizetti, la nature épouse nos sentiments. Pur romantisme. Elle devient un espace de retrait, de vérité, face à une société qui laisse si peu de place aux sentiments et aux femmes.
Alors, la folie : langue de sagesse ultime et de résistance ? Protestation contre un monde sourd à la parole des femmes ? Lucia a bien tenté, à plusieurs reprises, de défendre son amour et de faire entendre ses choix. Mais les rapports de force ont ruiné ses efforts. De là à penser à Camille Claudel, il n’y a qu’un pas.
L’italo-écossais Dario Salvi, à la direction musicale, rappelle combien cette œuvre dépasse la simple succession d’airs célèbres. Il faut entendre ce que l’orchestre raconte avant même que Lucia ait prononcé un mot : une inquiétude sourde, une atmosphère de prémonition, l’annonce d’un désastre qui semble déjà inscrit dans la partition. L’orchestre modèle l’espace émotionnel, colore les sentiments, souligne les fissures sous les apparences. Une inflexion harmonique, un changement de tempo, une phrase qui s’étire ou se précipite, et une scène entière bascule.
Revenons sur ce fameux sextuor, prodige d’écriture et d’interprétation, où les personnages surchauffés chantent simultanément leurs émotions opposées, sans que la cohérence musicale ne se rompe. C’est fabuleux !
Et la scène de la folie, avec son fameux « Il dolce suono », est magistrale. Donizetti avait même prévu un harmonica de verre, dont les sonorités éthérées devaient illustrer l’univers mental de Lucia. Ici, c’est la flûte qui donne le vertige. C’est le moment où le bel canto révèle toute sa puissance dramatique. Si la ligne vocale épouse l’effroi, le chant est énergie vitale.
Ainsi, Emma Posman se montre redoutablement efficace dans ce rôle qui exige une maîtrise vocale exceptionnelle, des aigus vertigineux et une palette expressive capable de passer de la tendresse à l’égarement. Sa partition ne pardonne aucune approximation. À plusieurs reprises, le public ponctue sa belle performance de vivantes salves d’applaudissements.
Hadrien Baudot, en Edgardo, l’amant écartelé entre l’amour, la fidélité à sa parole et la fureur d’avoir été trahi, déploie une belle variété de registres. Jean-Denis Piette, dans le rôle d’Enrico, le frère dominateur dont les calculs précipitent la catastrophe, retrouve un peu d’humanité lorsqu’il prend enfin la mesure de son orgueil ravageur. Le voilà à l’église, muet, se tordant les mains. Trop tard, hélas ! Mais quel personnage impressionnant, tout de même!
Marcel Vanaud campe Raimondo, l’aumônier, personnage sensible partagé entre son désir de protéger Lucia et sa soumission aux conventions. Damien Vliegen, royal, débarque en époux imposé. Inez Carsauw donne vie à Alisa, l’impuissante confidente, tandis que Bertrand Lhote complète la distribution dans le rôle de Normanno, rouage essentiel des manipulations.
Bref, avec ces solistes de haut vol, un chœur, un orchestre et une équipe artistique soudée, l’aventure, on l’espère, ne fait que commencer !
La mise en scène dynamique de Senne Martens, la scénographie intelligente d’Emeline Manière, le Belgian Opera Choir préparé par Luc Laurent, ainsi que les décors et costumes de Trivial Muffins inscrivent cette aventure dans un projet créatif et novateur.
Avec BOOO, l’art lyrique part en campagne, De chasse gardée, il est expérience vivante et partage.
Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres