Soir de Première pour Le jour du kiwi, une pièce malicieuse, Esprit es-tu là ?… cocasse et tendre de Laetitia Colombani, dans une superbe mise en scène de David Michels, avec Pierre Pigeolet, le Magnifique, ainsi que Dame Mathilde Bourguet, Jeremy Bruyninckx et l’exquise Christel Pedrinelli, au Théâtre Royal des Galeries jusqu’au 22 novembre 2026.

L’alarme au camp! Toute l’affaire se résume à la disparition d’un yaourt, qui déclenche une vraie tempête dans… un verre de vodka de derrière les fagots ! Pour Barnabé Leroux, soixante ans, veuf et expert-comptable extrêmement tatillon, c’est un mystère autant qu’un drame. Son yaourt au kiwi a disparu. Qui a osé ? Le voilà franchement persécuté. Maladie mentale, non ? L’affaire est grave, docteur ! On ne plaisante pas avec les provisions, les biscuits rangés dans les armoires à l’abri des souris et des rats, et encore moins avec les comptes ! Surtout quand on n’a pas d’amis !

Depuis la mort de sa femme, Barnabé vit seul et ne voit presque jamais son fils, qui essaie de vivre entre deux voyages. Zéro ami, le moins de contacts possible avec le monde extérieur… Effet Covid? Seule exception : sa visite hebdomadaire chez sa psychanalyste. Ravissante, dotée d’un corps de rêve, quand elle pratique le yoga ! Une existence réglée au millimètre, à l’abri des surprises et des autres. Notre homme est avare, procédurier, atrabilaire, misanthrope et misogyne, volontiers détestable.Psychorigide, sûrement. Il compte tout, rédige des centaines de lettres de réclamation tous azimuts et semble avoir fait de l’ordre une addiction mortifère. Jusqu’à cette très étrange disparition de yaourt dans son frigo qui fait subitement dérailler toute sa belle mécanique suisse.

Mais qui est le plus fou, dans cette histoire ? Le comptable paranoïaque, sa psy, la femme fantôme ? Ce yaourt au kiwi est le grain de sable qui le met au point mort, lui qui vit déjà une existence passablement grippée. Le voilà totalement désemparé. Pathétique.

Dans le coin gauche de la scène, le cabinet de la psychanalyste. Le reste est noir. La lumière change, le cabinet disparaît : nous voici chez Barnabé. Cuisine aux accents des années 1960, frigo américain, table et chaises en Formica ; à droite, le salon, ses deux fauteuils club, sa table basse et son âtre éteint. Au fond, à droite, la porte d’entrée qui donne sur la rue. Deux espaces, deux univers, et des tableaux qui se succèdent à un rythme serré : gauche, droite, gauche, droite ! Une mise en scène au cordeau. Et des musiques de nostalgie ou de thriller entre les coups ! Bravo, la bande musicale.

Comptables et compteurs… Peut-être détestez-vous aussi les chiffres et adorez-vous les contes. Tâchons donc de transformer cette histoire peu banale… en conte. Moral de préférence !

Pierre Pigeolet s’amuse visiblement à camper ce personnage complètement à l’ouest : il a tous ses tours dans son sac ! L’enquête du siècle est lancée, on appelle même les journalistes. La folie gagne du terrain, quitte à devenir contagieuse. Qui sera la prochaine victime ? Vous craignez les coucous mécaniques, vous ?

Et, permettez-moi une question : le problème, est-ce vraiment le yaourt ? Ou le veuvage, la solitude, l’incapacité de Barnabé à nouer des liens avec les autres ? Il n’a pas besoin qu’on l’enferme : il s’en est chargé tout seul. Son appartement est devenu une forteresse, ses habitudes, des barreaux, ses comptes, un véritable livre de greffier.

Mais… le fils inquiet est réapparu peu à peu dans le jeu. Il se met à regarder son père autrement, comme on se soucie des aînés, entre respect et esprit protecteur. Amour, peut-être. C’est le fils qui devient père ? Oui, au propre comme au figuré, figurez-vous !  Et c’est cette naissance qui rallume le feu ! Une complicité est née, après ouverture craquante du paquet de biscuits ?

En passant, Laetitia Colombani, autrice de La Tresse, se plaît à faire basculer les moindres routines dans l’absurde. En fait, la pièce puise son inspiration dans un fait divers japonais : une femme s’était installée à l’insu d’un homme dans son placard. Une histoire venue de l’Extrême-Orient, où l’on dort parfois dans des tiroirs ! De quoi planter une histoire drôle de présence invisible — ou non —, de solitude et de fenêtres à ouvrir enfin.

Et, sous-jacente sans doute, l’abominable vieillesse. Celle que l’on redoute, celle qui fait de nous des êtres à surveiller, à gérer, à protéger, parfois sans nous demander notre avis. Parfois, le regard des autres peut nous condamner à vieillir plus vite que nous ne le faisons réellement…

Alors, mieux vaut accepter de vieillir… pour ne faire ensuite que… rajeunir en aiguisant son esprit. Essayez donc ma formule !

Avec son rythme enlevé, ses situations loufoques et ses personnages qui finissent par nous toucher sous leurs carapaces, Le jour du kiwi offre bien davantage qu’une enquête sur un pot de yaourt. C’est une comédie sur la solitude, les liens familiaux et notre drôle de manière de nous protéger du monde, jusqu’à nous en couper.

Un kiwi peut-il donc sauver une vie ? La suite, sur scène !

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

Avec : Mathilde Bourguet

Jeremy Bruyninckx

Christel Pedrinelli

Pierre Pigeolet

Mise en scène : David Michels

Assistante : Catherine Laury

Scénographie : Renata Gorka

Costumes : Sophie Malacord

Musique : Laurent Beumier

Lumières : Laurent Comiant

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