Queen à Bruxelles : de l’épure classique à la ferveur du rock

Au Centre culturel d’Auderghem, la salle est surchauffée d’excitation alors que, dehors, la tempête fait rage ! La veille, dans ce même lieu, on applaudissait un opéra. Ce vendredi soir, changement radical de décor : le groupe Pilgrims ressuscite l’énergie pure et l’esprit de Freddie Mercury. Et le public n’est pas venu pour faire tapisserie !

Si Pilgrims fait aujourd’hui vibrer les salles belges, son aventure a des racines profondes. Né au début des années 2000 sous la forme d’un groupe de reprises généraliste, cet audacieux collectif choisit, en 2005, de se consacrer exclusivement au répertoire monumental de Queen. Un an plus tard, l’arrivée du jeune Jordan Dupont cristallise l’aventure. C’est un immense mousquetaire de la musique, qui chante les tubes de Queen depuis sa plus tendre enfance et les connaît par cœur.

Doté d’une tessiture vocale impressionnante et d’une présence scénique bouillonnante, le chanteur ne cherche pas à singer grossièrement l’icône rock. Il en restitue l’énergie brute, la théâtralité et la puissance vocale. Son arme de prédilection ? Un micro à tige qu’il fait valser dans tous les sens : fusil à l’épaule, rapière, bélier, aiguille à tricoter, club de golf, tuyau d’arrosage… et j’en passe ! Un véritable accessoire de théâtre à lui tout seul.

Derrière la présence magnétique de ce joyeux Chantecler s’active une troupe musicale de haute précision. Recréer l’univers de Queen est un défi technique immense, tant le groupe britannique était réputé pour ses arrangements complexes, ses solos légendaires et ses harmonies vocales superposées en studio. Sur la scène du CCA, le pari est tenu avec grand brio. Guitare, claviers, basse et batterie reproduisent avec une fidélité remarquable les rythmiques explosives du quatuor britannique.

La magie opère dès les premières minutes. La mixité générationnelle est évidente : nostalgiques de la première heure qui ont connu l’âge d’or du groupe, adolescents d’aujourd’hui venus avec leurs parents ou grands-parents, jeunes parents accompagnés de leur progéniture. Une véritable communion festive, portée par la générosité des artistes. Rares sont les spectateurs qui osent rester assis ! On en repère tout de même un, plongé dans l’écriture de son cahier japonais. Chacun sa guitare, après tout… En passant près de lui, Jordan a presque fait un arrêt cardiaque !

Mais le maître de cérémonie continue à lancer les défis. Avec Radio Ga Ga, les spectateurs reprennent les refrains en chœur, frappant des mains à l’unisson. Le programme est savamment construit en crescendo. Cela avait débuté avec des chansons peut-être moins immédiatement emblématiques : One Vision, I Want It All… Mais déjà tellement Queen, avec un luxe de basses et de vertiges ! Et tout à coup, Jordan quitte le navire de Sa Majesté pour s’adresser au public en français dans le texte ! Ça étonne, tant la fibre British était présente !

Le temps musical est ponctué de splendides jeux de lumières, de changements de blousons et de tenues plus ou moins déshabillées. Somebody to Love ? La sauce a pris depuis longtemps. La phrase est reprise ad infinitum ! Avec Another One Bites the Dust, le blouson jaune soleil s’est évanoui. Le chanteur est en loques… La salle trépigne, scande, mord à l’hameçon. Biting, biting !

Puis voici Jordan au clavier, baigné dans un clair de lune bleu. Une parenthèse feeling blue, avant que ne repartent les rythmes les plus fous.

« À la guitare : Daniel Populaire ! » Des mots qui sentent déjà la fin… C’est toujours comme cela dans les concerts. Comme les phases de la lune. On voit Jordan revenir avec un aspirateur vintage. Hoover ? Nilfisk n’est pas encore sur le marché ! Jordan muni de son engin, s’est métamorphosé en Conchita, perruque bleu corbeau sur la tête ! L’effet est saisissant sur I Want to Break Free. Freddie n’aurait certainement pas renié cette fantaisie.

Après un chapelet de variations instrumentales, le guitariste s’offre un solo d’art brut. On dirait qu’il cherche à démarrer une moto rétive ! Duo, la salle, elle, est déjà en pleine folie, partie sur les chapeaux de roues ! Le batteur enchaîne deux épisodes d’une énergie brûlante et d’un envoûtement mémorable. Jordan présente ses musiciens. Ça sent vraiment la fin… mais pas question de lâcher prise !

Don’t Stop Me Now ! « À vous ! » Tout le monde connaît. La la la… Et voici l’hypnotique Radio Ga Ga. « All we hear is… » La salle répond, chante, s’abandonne. Quelle puissante levée de foule, ensorcelée ! Les mains en l’air, les voix à l’unisson, le public jubile et réclame encore !

Le cadeau, c’est Bohemian Rhapsody. On nage dans le bonheur. Nouvelle apparition de Jordan, veste à passementeries rouges sur torse nu : une véritable bête de scène. Les chœurs chantent dans le noir, les voix s’entrelacent. « Let me go, let me go… » La tension monte encore. Pour le final du final, Jordan se remet au clavier. Et là, gigantesque coup de gong : We Will Rock You ! Le drapeau britannique tombe du ciel. Le chanteur s’en drape comme un empereur romain. Puis vient We Are the Champions. Qu’ajouter ?

Les vaillants Pilgrims ont misé sur la ferveur électrisante d’une grand-messe rock d’une heure et demie au CCA. Une expérience bien différente de celle proposée une semaine plus tôt au Concert Noble, où un quatuor à cordes avait offert une sublime épure acoustique de soixante minutes chrono, transformant les hymnes de stade en morceaux de gala intimistes.

À Auderghem, le public chantait à tue-tête, debout, emporté par les guitares et la voix de Jordan Dupont. Au Concert Noble, il écoutait, médusé et recueilli, dans une pénombre dorée.

Et ça veut dire quelque chose. Que la légende de Queen est toujours vivante ! Et que tout est bon pour célébrer un tel monument.

Porté par des guitares saturées et la voix de Jordan Dupont ou réinventé par les archets raffinés d’un quatuor classique, l’héritage de Freddie Mercury rayonne. L’univers de Queen est si riche qu’il transcende les styles musicaux et les générations. Pour les amoureux du grand rock, le rendez-vous au CCA était incontournable.

Et si certains attendent Godot, Nous, nous attendons maintenant… les Beatles !

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres