Gâteau de bonheur à Bozar :

« La beauté sauvera le monde, et si cette beauté, c’était la musique ? » Amélie Nothomb, prolongeant la célèbre formule de Dostoïevski, nous invite à regarder la musique comme un langage qui dépasse les mots, rassemble les êtres et offre un refuge, voire une élévation, face à la rudesse du monde. Et c’est bien l’essence de ce que nous avons ressenti lors de ce gala de l’Association Femmes d’Europe à Bozar. Et les voix… restent essentielles !

Ainsi, le 27 octobre dernier, la Salle Henry Le Bœuf de Bozar accueillait A Voice From Ireland, un gala organisé par l’Association Femmes d’Europe. Une soirée placée sous le signe de l’Irlande, de la fraternité et de la solidarité, dans le cadre de la présidence irlandaise du Conseil de l’Union européenne, avec le soutien de l’ambassade d’Irlande en Belgique.

Dans une époque où les fractures s’élargissent, où les discours de puissance semblent parfois prendre le pas sur les valeurs humaines, quelle heureuse idée que de faire entendre une autre voix ! Celle de la Culture, de la mémoire, de l’espérance et du partage. Celle du cœur.

Mais de qui parlez-vous ? Accompagné du Brussels Philharmonic Orchestra et du Brussels Philharmonic Chorus, sous la direction de David Navarro-Turres, c’est bien le ténor irlandais Emmet Cahill qui porte cette voix. À leurs côtés, Mark Redmond et ses uilleann pipes, ces cornemuses irlandaises au timbre si singulier, apportent une couleur toute particulière à cette traversée musicale. Et, pour l’universalisme, les percussions colorées et envoûtantes de Serkô Kanîwar. Au piano, Seamus Brett, caché derrière son instrument, et un intrépide violon : Alan Arif. En deuxième partie, Philippe Navarre, au piano dans le morceau norvégien.

Le lumineux ténor Emmet Cahill anime la soirée en fougueux master of ceremonies. Il lâche des anecdotes et captive le public, le subjugue par l’émotion, le fait rire, instaure une véritable complicité. Guinness is good for you! Voilà une   forme opératique malicieuse. Made in Europe. Il nous entraîne, avec sa générosité communicative, dans son univers musical et dans les pérégrinations de tout un peuple irlandais.  Sa présence intense, une voix ample, puissante et juste, capable de faire monter les larmes aux yeux au détour d’une belle et longue tenue de note, d’une expression dramatique du visage ou d’un silence éloquent, réjouit.

Tout y passe. L’Irlande, ses paysages, ses légendes, ses départs, ses exils, ses blessures et son indéfectible espérance. De Danny Boy à Down by the Sally Gardens, de The Fields of Athenry à Mo Ghile Mear, les mélodies traditionnelles réveillent tout un imaginaire collectif. Isle of Hope, Isle of Tears évoque les migrations et les séparations, tandis que You Raise Me Up …to more than I can be, illustre une prière poignante de gratitude à son père. Un morceau de fibre filiale brûlante d’amour offert à ses parents présents dans la salle.

Les cornemuses de Marc Redmond apportent leur souffle ancestral à cette évocation d’une île qui n’a jamais cessé de chanter, même dans les heures les plus sombres de son histoire, lorsque la famine et l’exil ont jeté tant de ses enfants sur les routes du monde. Ils sont partis avec pour seul bagage leur langue maternelle, et ils ont construit lumière et espoir.

Il y a cette phrase terrible : « Only Our Rivers Run Free », allusion à ce peuple qui, lui, ne l’est pas…

Mais le voyage ne s’arrête pas aux rivages irlandais. Il franchit les frontières, traverse les siècles et les genres. Karl Jenkins nous invite à la paix avec The Peacemakers, Healing Light et A Celtic Prayer.

Un détour par The Impossible Dream, et toute la noblesse de cœur de Don Quichotte. Brel tressaille dans sa tombe.

Et puis Amazing Grace, écrite par John Newton. Une histoire de rédemption qui donne au chant une résonance particulière. Ancien capitaine négrier, Newton connaît un bouleversement spirituel après avoir survécu à une terrible tempête en mer, en 1748. Il lui faudra encore plusieurs années pour rompre avec la traite des esclaves et devenir pasteur, puis défenseur de l’abolition. How sweet the sound… Une grâce qui n’efface pas le passé, mais qui raconte aussi le long chemin d’une conscience.

La création contemporaine Across Mountains We Dance, du compositeur belgo-irakien Qoutayba Neaimi, inscrit à son tour la rencontre des cultures dans le présent. Un favori du BPO.

Puis viennent de grandes pages du répertoire lyrique et même de la comédie musicale. Le chœur des esclaves de Nabucco de Verdi. Une effusion de l’Esprit divin, ou la divinité de l’esprit… dans Luminous Night of the Soul d’Ola Gjeilo, œuvre pour chœur, piano et quatuor à cordes. Ce piano solo, cristallin, l’archet qui dialogue avec la voix, le chœur : une vague de bonheur complice… et la finale en forme de soleil ardent. C’est l’émerveillement …

Et soudain, le bouleversant Bring Him Home des Misérables. How sweet the sound quand on a eu la chance de chanter ce morceau dans une chorale internationale !

Et surtout You’ll Never Walk Alone du musical Carousel. Une chanson devenue après-guerre une source de soutien et de réconfort pour tant de personnes confrontées à l’épreuve et au chagrin. Son message demeure intemporel : personne ne devrait avoir à affronter seul les chemins difficiles de l’existence.

Autant de chants qui parlent de liberté, de dignité, de résistance et de fraternité. Des œuvres différentes, et une même et solide aspiration à ne jamais renoncer à l’espérance. « La folle espérance » de Guy Béart (1971) …

Profitons-en pour saluer aussi la construction symbolique du programme. L’hymne national irlandais a ouvert la soirée. La salle est debout. Mon voisin rêve de sports de ballon. L’Ode à la joie de Beethoven, hymne européen, la refermera. Cet hymne de mon enfance : au lycée, nous le chantions à tue-tête, en soixante-huit, sur la Grand-Place de Bruxelles. Un 8 mai.

Entre ces deux hymnes s’est déployé tout un empire de lumières musicales et d’émotions. Une maison allumée. Signée Magritte.

Cette Europe demeure une réalité vivante. Elle ne se réduit pas à ses institutions, à ses traités ou à ses frontières, mais se reconnaît dans un patrimoine vivant et dans des valeurs que les peuples peuvent partager.

Car derrière ce gala, il y a une autre belle histoire. Celle de l’Association Femmes d’Europe.

Fondée à Bruxelles en 1976, cette organisation philanthropique, apolitique, indépendante et multiculturelle rassemble quelque 700 membres bénévoles. Leur mission ? Récolter les fonds nécessaires au financement de projets humanitaires de petite échelle, en Europe et ailleurs dans le monde. Des projets proposés et marrainés par les membres, puis portés sur le terrain par des associations locales, au bénéfice principalement des femmes et des enfants.

Depuis sa création, plus de douze millions d’euros ont ainsi été attribués à des initiatives concrètes. Et 97 % des fonds récoltés sont directement reversés aux actions humanitaires. Derrière ces chiffres, il y a des écoles, des soins, des formations, des possibilités nouvelles, des vies qui peuvent prendre un autre chemin.

Une solidarité de proximité, attentive aux besoins réels, qui préfère les actes aux grands discours.

Voilà donc une soirée où la musique n’est pas seule à nous émouvoir. Le projet est bien plus vaste : faire de la générosité une action, de la diversité une richesse et de la Culture notre langage commun.

Voice of America n’est plus. Le rêve américain a un sérieux coup dans l’aile, les certitudes européennes se voient bousculées, les divisions se creusent, les extrêmes osent lever la tête, le monde se durcit. Pire, la novlangue a gagné du terrain, les richesses matérielles s’accumulent au-dessus des États, tandis que l’économie et la guerre semblent désormais se livrer un inquiétant bras de fer…

Mais l’Europe possède encore de formidables raisons de faire entendre sa voix. Ses artistes, ses créateurs, ses musiciens, ses associations, ses citoyens engagés. Son engagement multiculturel.

La musique nous montre-t-elle le chemin de la solidarité ? Nous rappelle-t-elle que la course à la puissance ne saurait remplacer un indispensable surcroît d’humanité ?

Ce soir, à Bozar, l’Europe a une voix vraiment bouleversante. Elle hausse le ton de l’humanité. Elle est irlandaise, généreuse, plurielle et profondément musicale.

Alors, allez-vous reconnaître cette petite variation sur Beethoven ?

« Peuples de l’Europe entière,

Âmes franches des cités,

Par-dessus tant de frontières,

Proclamons notre amitié. »

Immense gratitude à Voice of Ireland pour cet indispensable rappel.

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres