Deux dames des années ‘68 s’en vont un soir au théâtre. Leurs maris ont rejoint les étoiles. L’une se complaît à écrire, page après page, des hommages aux artistes qui peuplent nos scènes. Une mission sacrée après celle d’enseigner par monts et par vaux. A lifelong commitment. Heureux qui communique !
Et coup de tonnerre ! Leurs poumons se sont remplis d’un immense souffle d’empathie… à en faire craquer leurs côtes fragiles ! Une empathie brute qu’elles ressentent encore ! Du jamais-vécu à ce point lors d’un spectacle ! Et pourtant, elles en ont vu, des spectacles, de toutes les couleurs ! Ah, ce vocable moderne, dites-le-moi encore ! Totalement bluffées, les coureuses de culture. Au superlatif !
D’ailleurs, les frissons couraient encore sur leurs joues, une demi-heure après, lors de la rencontre avec les deux artistes qui avaient tout donné dans une performance absolument haletante.

L’histoire contée par Duncan Macmillan, c’est le duo charnel du cœur et de l’âme d’un homme et d’une femme. Une histoire d’amour, de vie, de choix et de questionnements, qui se déploie au fil des années. Les deux interprètes, que nous n’avions jamais rencontrés, nous en ont livré une lecture d’une profondeur absolument extraordinaire.
Dès les premiers instants, le couple dégage une vitalité charnelle dans cette salle du Théâtre Blocry, qui permet, de surcroît, une proximité intense avec les comédiens. Pas de distance protectrice. Nous sommes presque comme l’herbe du décor, foulée en direct par leurs affects. Témoins privilégiés de leurs confidences, de leurs affrontements, de leurs sublimes fragilités.
Au départ, une question presque banale, posée dans une file d’attente chez IKEA : peut-on raisonnablement faire un enfant dans le monde qui est le nôtre ? Faut-il en avoir envie ? A-t-on le droit ? Et surtout, pour quelles raisons ?
Le couple est jeune, beau, lumineux, instruit, conscient des bouleversements de la planète. Des gens « bien ». L’urgence climatique, la surpopulation, les guerres, l’avenir incertain viennent s’inviter dans leur conversation. Elle pousse le raisonnement jusqu’à la comptabilité carbone : mettre un enfant au monde représenterait une empreinte écologique considérable. Dix mille tonnes de CO₂, l’équivalent du poids de la tour Eiffel ! Voilà un bébé qui pèse déjà bien lourd avant même d’avoir poussé son premier cri !
L’humour surgit là où on ne l’attend pas. Les raisonnements s’emballent, les arguments se bousculent, les contradictions s’entrechoquent. Vouloir être un citoyen responsable, est-ce renoncer à transmettre la vie ? Peut-on attendre que le monde soit devenu raisonnable pour fonder une famille ? Et si l’on réfléchissait tellement qu’on finissait par ne plus vivre, ou qu’il faille un permis pour procréer ? À croire que le discours eugéniste refait soudain surface, comme une odeur puante !
Macmillan, en nous mettant sous le nez un débat écologique, ouvre aussi la boîte de Pandore de nos interrogations existentielles. La maternité, la paternité, le corps, le désir, la peur de ne pas être à la hauteur, la responsabilité de faire grandir un être humain. La thèse à finir, le cachet du musicien qui traîne… Ça défile, sans la moindre leçon de morale, sans la moindre réponse toute faite. Le dramaturge joue à Socrate et nous laisse nous débrouiller avec nos propres convictions.
Le temps, lui, imperturbable, avance, à coups de changements de lumière, alors qu’une jeunesse irréductible règne dans les corps qui s’épuisent.
Le vécu des deux personnages déferle avec des prises sur le vif, des pauses, des accélérations, des arrêts sur image… Au fur et à mesure que le temps vital s’écoule imperceptiblement, les conversations s’enchevêtrent, se repoussent, les pensées se précipitent, les mots se chevauchent. Les dialogues superposés s’empilent pour former des murs ou des ponts.
Respirations. Les séparations entre les scènes sont des morceaux de paradis : ce couple invinciblement accolé, lové, fondu l’un dans l’autre. Des images de rêve et d’incommensurable tendresse.

Deux existences, qui sait, trois ? Elles se dessinent sous nos yeux, avec leurs grands bouleversements, leurs élans, leurs doutes, leurs angoisses, leurs contradictions. Leur intimité intense devient le miroir de nos propres interrogations. Comment aimer ? Comment vivre ensemble ? Comment rester soi-même tout en construisant une histoire à deux ou plus ? Et comment continuer à avancer lorsque les événements nous échappent ? L’effet cathartique du théâtre est en place. Plus que l’empathie qui a envahi nos poumons, on ressent une profonde gratitude devant la vie.
Soit dit en passant : Macmillan excelle dans l’exercice périlleux de nous faire osciller entre le rire et les larmes, entre l’agacement et la tendresse. Mais toujours, ces deux comédiens en duo se font totalement confiance. Ils opèrent dans une transparence et une honnêteté vibrantes. De là, sans doute, notre fantastique émerveillement.
D’aucuns, peut-être, voudront désapprouver les personnages, les trouver maladroits, contradictoires, parfois déconcertants, irritants ? Qui sait ? Puis, quelques répliques plus loin, ils se trouveront surpris de les comprendre. Ces personnages ne sont ni des héros ni des modèles. Ils sont humains, et formidablement humains.
C’est là que réside probablement la grande force de cette écriture qui a su saisir les instants minuscules qui deviennent les véritables carrefours de nos existences.
Here and Now. C’est une évidence, tout est éphémère, même les arbres qu’ils contemplent avec envie. Les certitudes s’effritent, les sentiments évoluent, les êtres se transforment. Et pourtant, quelque chose résiste. Un attachement inné, une prédisposition ancrée à l’authentique « love at first sight », une intuition divine de l’amour et de ses racines fichées dans l’absolu.
Remarquable, bien sûr, l’épure théâtrale qui nous est présentée. Les deux personnages évoluent, selon les didascalies, sur une scène totalement dépouillée. Mais celle-ci vibre de vérité. Elle est constituée de marches et d’allées bordées d’herbes et de rameaux épars, avec des encoignures d’appartement peint en blanc, comme pour accueillir de jeunes mariés qui ont l’éternité devant eux. Pas de décor pour polluer les lieux, pas d’accessoires pour accrocher les années, aucun changement de costume, l’éternelle jeunesse malgré le temps qui passe. Tout repose sur la parole, le corps, le rythme, les silences et l’imagination du spectateur. Sacrée gageure pour ces jeunes et fougueux interprètes ! So attractive and so …resourceful !
Elisa Firouzfar et Félix Vannoorenberghe nous offrent en effet une prestation d’une intensité rare. Leur complicité, leur justesse, leur engagement physique et vocal donnent chair à cette partition exigeante. Les accélérations, les ruptures de ton, les moments de grâce et les déflagrations émotionnelles composent un ballet de mots et de sentiments. Avec leurs phrases suspendues, hachées, faites de bulles, d’hésitations, d’allers-retours, d’avortements et de trépignements, ils sont tour à tour drôles, désarmants, exaspérants, tendres, bouleversants et surtout palpitants de vérité !
La mise en scène d’Anne-Pascale Clairembourg fait pleinement confiance à la puissance du texte et à ses interprètes pour embarquer les spectateurs jusqu’au bout de leur âme.
Poumons ? …Au singulier chez Molière, dans Le Malade imaginaire. Une alerte aux gens qui fument ? Et se détruisent ? Un titre néanmoins qui semble bien bref pour une œuvre aussi ample. Le genre de nourriture que l’on demandait en boucherie pour nourrir les chats ! Ouf, depuis, on leur donne des croquettes… Teasing you, Duncan !
Finalement, le programme est clair : respirer, aimer, hésiter, choisir, avancer. Faire entrer la vie dans un monde qui semble parfois manquer d’air.
De quoi permettre au spectateur de flotter avec allégresse devant la beauté de l’ouvrage, à travers les multiples tempêtes, les questionnements vitaux et les flots d’émotions, certaines, ô joie, presque attendues !
Entre deux alter ego, une conversation devient une vie entière.
Jubilation.
Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres
Traductrice : Séverine Magois – Mise en scène : Anne-Pascale Clairembourg – Avec :Elisa Firouzfar et Félix Vannoorenberghe – Scénographie : Noémie Vanheste – Création lumières : Grégoire Tempels – Création sonore : Gilles Masson – Dessin : Taïla Onraedt – Assistanat à la mise en scène et dramaturgie : Elise Di Pierro – Régie générale : Manu Maffei – Régie : Nicolas Lomba – Construction décor : Dorsan Pieters – Direction technique : Jacques Magrofuoco. Avec l’aide de l’équipe technique Le Vilar.
Une coproduction Le Vilar (Louvain-la-Neuve), Théâtre de Poche et DC&J Création.