ROBIN ? C’est le nom d’un rouge-gorge en anglais. Il symbolise le renouveau. On le retrouve sur les cartes made in Britain envoyées au Nouvel An. Il pétille d’intelligence, il s’oppose au paon vaniteux qui se prélasse dans les palais. Il vit dans les bois et les forêts avec son alter ego : le malicieux Robin Hood et ses comparses, des gueux mourant de faim dans la forêt de Sherwood à l’époque de Richard Cœur de Lion. Sous le règne de l’usurpateur, le roi Jean, on a tout pris aux villageois écrasés par les taxes.

Another one bites the dust! Rejoice ! Les puissants et les nantis vont déchanter. Leur cupidité et leur soif du pouvoir vont tomber en miettes. Car les valeureux réfugiés des forêts, des voleurs-chevaliers, vont devenir les défenseurs autoproclamés de la justice sociale. Est-ce l’effet magique de la paix des arbres et de la forêt, notre berceau et notre nature profonde ? Sherwood est un royaume, sans couronne.

Le rideau s’ouvre sur une étrange galerie de personnages. Des fantômes du passé en costumes vivants, silencieux. Ils semblent attendre leur heure. Rutilance, fantaisie, extravagance baroque des matières, des couleurs et des styles. Premier émerveillement devant le travail des créateurs. L’œil est déjà à la fête.

Où sont passés les décors ?

Surprise, nouvel enchantement visuel. De grandes arches blanches, marbrées, monumentales apparaissent. Le fondement du pouvoir, comme les palais romains et leur front audacieux ? Leur entrelacement évoque plutôt une idée stylisée de la forêt séculaire, composée de milliers de branches vivantes d’arbres, où circule la sève de la vie. Viktor Budo, à la création lumière, fait basculer ce même espace d’un univers à l’autre. Soufflant.

Cet ensemble évoque peut-être encore une nef renversée, un drakkar échoué dans un songe, une arche protectrice emportant l’humanité vers des temps nouveaux. Vous aurez votre idée. Un décor à plusieurs lectures, dont les portes, les murs et les herses ne cessent de se déplacer. Faire bouger les lignes ? Toute l’ambition du théâtre, non ? Les jeux de lumières lancent des gammes de couleurs où le bleu gagnant est roi, en fin de spectacle. Tel ce bleu de Chagall, ou celui des vitraux de la cathédrale de Rouen. Prayers answered?

Parmi les gueux, on rencontre notre ardent Guy Pion qui joue, en mode Guy Gilbert, cet auguste vieillard, un aumônier échappé des corruptions du palais, ami généreux des loubards de la forêt. Immense et infatigable comédien qui vaut son pesant d’or !

Mais bientôt, l’histoire prend forme, les corps prennent le relais. Les combats fusent, les épées dessinent des arabesques, un banc vole, les arcs souples jouent les boucliers ou les pieux d’attaque, les trajectoires se croisent avec la précision des corps à corps martiaux d’Extrême-Orient. La chorégraphe en chef mène le jeu avec un sérieux absolu. Chorégraphies géométriques, verticalité, haute voltige, prouesses physiques. Au centre : l’illustre Othmane Moumen. La parole aurait-elle trouvé plus fort qu’elle ? Détrompez-vous, texte et action se partagent équitablement les honneurs. Certes, le spectacle est cousu de combats à chaque changement de scène. Mais ces charnières vivantes dans le récit sont ahurissantes de beauté et de précision spatiale. On se sent aspiré dans un monde fantastique. C’est à couper le souffle, le leur et le nôtre !

Mon voisin, jeune spectateur entre dix-sept et dix-neuf ans, est aux anges. Il se roule de plaisir, rit à gorge déployée devant les feintes verbales, tandis que ses lunettes semblent sauter de bonheur à chaque exploit d’Othmane Moumen et de ses compagnons de lice. Quel meilleur baromètre pour mesurer la réussite d’une soirée ? Le rire d’une jeunesse conquise !

Et quelle vivacité dans l’écriture ! Car derrière la légende médiévale, les auteurs se sont offert un terrain de jeu formidable pour jeter en pâture leurs quolibets ultra-modernes ! Le roi Jean devient un ogre de pouvoir, obtus, vorace, insatiable, malhonnête, dont les mimiques, le vocabulaire et les postures rappellent furieusement un certain locataire de la Maison-Blanche. « Fight, fight, fight ! » « Quoi, ils mangent des. Chats et des chiens ?» « Qu’on les mette à mort en place publique ! Ce sera un beau spectacle. » Jouée par Laurie Degand, la reine Isabelle, elle, cultive ses airs de prédatrice voluptueuse et couve ses manipulations sordides. Un nom qui commence par M ? Et voici que surgissent les agents de l’ICE, dans ce joyeux télescopage entre l’Amérique contemporaine et le passé épique de l’Angleterre. Notre excellent Thierry Janssen, un habitué de la raillerie, a du coffre, il tient le rôle grotesque et cruel du roi Jean, comme il en tint un autre, où déjà, il excellait, dans « Le Dragon ».

L’écriture plurielle, impertinente, à six mains par Bénédicte Philippon, Livête Capuche et A.R. Chère, fait souffler un vent de contestation sur la légende. L’humour y côtoie la satire politique, le panache l’indignation, et la solidarité devient une arme. On est loin du temps de la voix tendre et poétique de Marlène Jobert… qui contait l’histoire de Robin des Bois aux enfants.

On est dans un registre brûlant, une actualité urgente faite d’immenses traîtrises. Les signaux sont au rouge : on veut bien se réveiller ? No pasarán !

Les cascades de dérision font flèche de tout bois. C’est efficace. Le public, galvanisé, a sauté dans la galère ! Fluctuat nec mergitur! Allez les rameurs !

Et puis, comble de bonheur, II y a de ces coïncidences… Serendipity? Ce soir de première avait lieu le lendemain de la défaite électorale américaine, historique, on l’espère. Alors que les chutes du Niagara, la tour Eiffel et le Colisée se paraient de bleu, les astres seraient-ils donc alignés avec Robin ? Another one bites the dust.

Au milieu de cette joyeuse bataille, il y a Marianne, à la voix fraîche et lumineuse, dont la diction exquise donne des frissons de bonheur. Mathilde Daffe. Elle quitte les délices de la vie luxueuse pour se joindre aux révoltés. Son visage s’est décomposé lorsqu’elle a vu, sous ses yeux, l’homme qu’elle aime, poignardé sans pitié dans le dos. Plus aucune hésitation, nous voilà emportés, avec elle, au cœur de la révolte.

Question de souffler un peu. Dans la seconde partie, les chassés-croisés avec un faux barbu, un druide grand savant et maître de sa troupe, injectent de francs éclats de rire, comme à la Comédie. L’avez-vous reconnu ? Les serviteurs fidèles du roi sont merveilleusement parodiques. Le shérif de Nottingham : Jean-François Rossion et Mestre de Girard : Ariel Bvabo.

Au fond, que reste-t-il de cette prodigieuse équipée ? Des images, des voix, des combats, une jeunesse qui rit, un pouvoir déboussolé enfin déboulonné et une vieille forêt pleine de sagesse antique. Dix-huit interprètes portent cette aventure collective, où la musique épique de Laurent Beumier et le rap viennent encore attiser le feu de la révolte.

C’est Cécile Vannieuwerburgh qui a signé la scénographie, tandis que Catherine Couchard et Émilie Guillaume assurent ensemble la mise en scène. À Émilie Guillaume revient bien sûr la chorégraphie des combats, sa marque de fabrique inégalée, élaborée avec her partner in crime: Felipe Salas

Les costumes de Béa Pendesini, les maquillages et coiffures, imaginés par Emma Toussaint et Chiara Orru, parachèvent ces personnages sans les enfermer dans une reconstitution médiévale. Ainsi le spectacle cultive un heureux flou temporel. Et la formidable machine théâtrale roule de bonheur et célèbre l’intelligence collective.

Crédit photo : Aude Vanlathem

On offre une flèche d’or à Cécile pour son décor aux mille visages, à Émilie et Felipe pour leurs combats époustouflants, à toute l’équipe pour cette brillante équipée. Et des étoiles pour les fabuleux jeux de lumière. Bleue !

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

Robin des Bois, de Bénédicte Philippon, Livête Capuche et A.R. Chère.

Mise en scène : Catherine Couchard et Émilie Guillaume.

Scénographie : Cécile Vannieuwerburgh.

Chorégraphie des combats : Émilie Guillaume, en collaboration avec Felipe Salas.

Lumières : Viktor Budo.

Création musicale : Laurent Beumier.

Costumes : Béa Pendesini.

Coaching vocal : Daphné D’Heur.

Maquillages et coiffures : Emma Toussaint, en collaboration avec Chiara Orru.

Assistanat à la mise en scène : Manon Perrouelle.

Avec Félix BAREL, Romane BERLANGER, Julien BESURE, Ariel BWABO, Vladimir BURRION, Mathilde DAFFE, Laurie DEGAND, Émilie GUILLAUME, Elliott GUYOT, Thierry JANSSEN, Lucien LARIVIÈRE, Othmane MOUMEN, Guy PION, Gustave RENDERS, Jean-François ROSSION, Jérôme VILAIN, Jules WEISS

Au Théâtre Royal du Parc, du 5 novembre au 31 décembre 2026. Durée : 2 h 10, entracte compris.

Tout public dès 8 ans.