Un Songe énergique et résolument moderne au Théâtre Royal du Parc

Après avoir fait fleurir les vieilles pierres de Villers-la-Ville cet été, Le Songe d’une nuit d’été poursuit son chemin… et pose ses sortilèges au Théâtre Royal du Parc. Même Shakespeare, décidément, aime changer de décor !

Pour ouvrir sa saison, le Parc s’offre une relecture pop, physique et joyeusement débridée de l’œuvre de Shakespeare. Sous la direction de Thierry Debroux, le Songe devient une immense fête des couleurs du désir, de quiproquos invraisemblables, de jalousies et de possession, mais par-dessus tout une plongée dans le merveilleux. Un Songe qui ne tient décidément pas en place !

Dans une mise en scène vertigineuse admirablement maîtrisée.

Où est le début? Tout commence en douceur, en chansons, comme si on pénétrait dans les coulisses de l’histoire, invités à un heureux mariage, idéal? Coupes antiques et flacons modernes attendent. Dès l’entrée, les costumes de Béa Pendesini donnent le ton : un déluge de fleurs, de feuillages et de verdure, d’une richesse poétique à couper le souffle. La scène se transforme en véritable jardin enchanté, tandis que les anachronismes s’en donnent à cœur joie. Époques, styles et références se télescopent, portés par des morceaux de rock électrisants et l’énergie d’un DJ. Shakespeare en baskets ?  On adore.  

Et quelle vitalité d’amazones chez les femmes ! Hermia et Helena sont loin des ingénues romantiques attendant que les hommes décident de leur destin. Elles ont du peps, du caractère, de la voix, des jambes… et surtout des poings ! Les batailles sentimentales font rage et la troupe déploie une violence parodique jubilatoire où les corps semblent exorciser la jalousie à coups de courses, de cris et de chassés-croisés fracassants.Merci Mathilde Daffe, en Hermia, Perrine Delers en Hippolyta et Titania, Lili Sorgeloos en Héléna et Fleur des Pois.

Hélena, elle, est impayable. Dans ses emportements, elle rate avec une magnifique constance les fameux accords toltèques : elle prend tout personnellement, fait des suppositions à foison et accuse son entourage à tort et à travers. De quoi déclencher des cascades de rires dans la salle. Jusque-là, le spectacle fonctionne à plein régime. Les passions s’emballent, les amoureux se poursuivent, le joyeux lutin, Puck (Denis Carpentier) sème sa maladroite et délicieuse pagaille — Nobody is perfect — et la magie opère. C’est Shakespeare dans ce qu’il a de plus universel : l’amour rend fou, surtout à première vue, le désir brouille tout, le destin peut se tromper et le spectateur se laisse joyeusement embarquer.

C’est précisément à ce moment-là que les artisans entrent en scène pour jouer leur tragi-comédie devant les nobles. Une histoire qui préfigure Roméo et Juliette, dont les racines remontent à l’Antiquité. Alors, quel contraste ironique !

À Villers-la-Ville, on avait déjà éprouvé cette longue parenthèse burlesque. Mais l’effet de loupe du Théâtre du Parc a intensifié notre perception. En plein air, au cœur des ruines majestueuses de l’Abbaye, la démesure visuelle du spectacle était telle qu’elle parvenait à absorber les excès des artisans. La scénographie immense, la nuit, les vieilles pierres : tout concourait à maintenir la féerie, malgré les grimaces et les farces outrées des mechanicals.

Au Parc, rien de tel. Dans une salle fermée, le jeu des acteurs se rapproche, se concentre, s’amplifie. Avec les rodomontades outrées, les éclats de voix derrière des masques grimaçants volontairement absurdes et les effets comiques aux allures médiévales, tout prend, dans la salle fermée, une ampleur… assourdissante. L’illusion poétique n’a plus l’espace physique où s’échapper. Ce qui m’avait semblé parodique et tolérable à Villers m’a paru ici beaucoup plus lourd — jusqu’à frôler parfois un certain ennui.

Et c’est d’autant plus dommage que la première partie nous avait littéralement emportés. Pourquoi casser ainsi l’élan précisément au moment où les intrigues amoureuses se dénouent ? Le choix d’un rire populaire et franchement burlesque est bien sûr parfaitement assumé ; mais il crée un contrepoint si massif qu’il risque de faire sortir certains spectateurs de la forêt enchantée au lieu de les y retenir.

A moins que… « Terrible, la vie d’artiste… ». Sous le couvert de comique désabusé, se cache peut-être une critique incisive de la mise à mort …du statut d’artiste dans nos pays ?

L’adolescent de quinze ans qui m’accompagnait à, lui, tiqué. Et son avis m’intéresse particulièrement, lui qui m’accompagne souvent dans ce magnifique théâtre depuis sa plus tendre enfance. Il avait suivi avec plaisir la course folle des amoureux et la magie de Puck. Et ses regards entendus m’ont dit plus que tout discours.

Pourtant… J’étais sûre de l’éblouir avec une sortie Shakespeare !  Et je l’avais briefé sur les différents publics que Shakespeare veut séduire : des ducs … aux manants se tenant debout dans le mythique théâtre du Globe !

Alors, Thierry Debroux, que j’aime tant, me pardonnera cette réserve. Une critique n’est-elle pas aussi une conversation avec ceux dont on aime le travail ?

Car le spectacle reste indéniablement d’une générosité folle, porté par des interprètes au dynamisme contagieux et à une remarquable virtuosité physique. La scénographie soignée de Patrick de Longrée, les lumières inventives de Xavier Lauwers et les chorégraphies d’Emmanuelle Lamberts sont du pur bonheur.  L’invention visuelle foisonne, l’Âne est hilarant, bravo François Rose !  et tout ce qui entoure les « mechanicals » possède une énergie et une humanité des plus communicatives. Et des rôles masculins flamboyants : Denis Carpentier, Emmanuel Dell’Erba, Nathan Fourquet-Dubart, Jonas Jans, Thierry Janssen, Antoine Minne, Jean-François Rossion!

 Juste une question d’écrin : à Villers, les pierres et la nuit savaient absorber les excès mais au Parc, les murs les renvoient.

Car, dans un Songe, la magie n’a-t-elle pas besoin d’un peu d’espace pour respirer ? But… All is well that ends well! William said.

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

Avec
Denis Carpentier, Mathilde Daffe, Charlotte De Halleux, Perrine Delers, Emmanuel Dell’Erba, Nathan Fourquet-Dubart, Océa Gonel, Jonas Jans, Thierry Janssen, Mathilde Laulier, Antoine Minne, Jean-François Rossion, Lili Sorgeloos.

Mise en scène Thierry Debroux
Assistanat Jonas Jans
Scénographie  Patrick De Longrée
Costumes  Béa Pendesini
Lumières  Xavier Lauwers
Chorégraphies Emmanuelle Lamberts
Décor sonore  Loïc Magotteaux
Éléments décoratifs Alice-Antigone Germain
Maquillages  Wendy Willems
Coiffures  Michel Dhont

En coproduction avec DEL Diffusion Villers, la Coop asbl et Shelter Prod. Avec le soutien de ING et du Tax Shelter du gouvernement fédéral belge.

Jusqu’au 10 octobre 2026