Lors de ce grand rendez-vous de rentrée à la Salle Henry Le Bœuf, le 11 septembre dernier, c’est une programmation fort éclectique qui nous attendait, question de nous offrir des émotions nouvelles, des textures et des saveurs contrastées.

Un menu étonnant, servi par le Belgian National Orchestra (BNO) pour souffler ses 90 bougies. Dirigé de main de maître par Matthew Halls, le concert nous fait rapidement passer de la mélancolie à un irrésistible esprit de fête.

La mise en bouche ? Une curiosité volcanique…

Le concert s’ouvre sur Aeriality, de la compositrice islandaise Anna Thorvaldsdóttir. Une matière sonore en fusion, presque tellurique, qui explore la physicalité du son. Ici, l’orchestre ne semble même plus constitué d’instruments distincts : il devient une immense parole sonore multiple, faite de nappes, de grondements, de frémissements et de fulgurances. La musique enfle, se contracte, accumule les tensions… jusqu’à l’explosion.

Les big bangs pluriels font finalement penser, sans bien sûr que la compositrice en ait eu conscience, à une sonorisation de la Genèse… Jour après jour. Expérience acoustique vraiment impressionnante, à la frontière de la musique symphonique et la bande sonore. Idéale pour nettoyer le palais auditif avant le grand lyrisme romantique d’Anna Vinnitskaya et de son piano à la fois poétique et solaire.

Et la lumière… fut. Fine lettrée du clavier et virtuose absolue, la pianiste transcende le célébrissime Concerto pour piano de Robert Schumann. Elle est aussi… Celle qu’on attendait.

Sous ses doigts, pas un gramme de démonstration technique ou de force : juste le souffle poétique et son cortège de sentiments. Chez Schumann, le piano ne livre pas bataille à l’orchestre : il converse avec lui. Les bois lui répondent, le prolongent, l’enveloppent. La rayonnante Anna Vinnitskaya, en robe fleurie, insuffle une clarté et un charme vivant à cette œuvre intime. Le dialogue qu’elle tisse avec les bois de l’orchestre est un délice de complicité, transformant chaque phrase musicale en une confidence amoureuse. Et le public de Bozar, de se sentir transporté.

Et après l’entracte, voici le grand plat de résistance, avec Mahler.

La monumentale Symphonie n° 1 de Gustav Mahler, dite « Titan », est une œuvre prodigieuse, débordante de force vitale. Mahler y déploie un orchestre XXL pour nous raconter le monde dans ce qu’il a de plus contradictoire : la nature, l’enfance, la danse, la marche, l’ironie, le drame et la fête.

Le joyau absolu de cette interprétation réside sans conteste dans le troisième mouvement.

Avec de l’humour à couper au couteau !

Mahler a transformé Frère Jacques en marche lente! La comptine, passée du majeur au mineur, surgit d’abord à la contrebasse, comme si notre enfance revenait de très loin… mais avec quelques fantômes dans ses bagages. Quelle que soit notre langue, nous reconnaissons cette mélodie que nous chantions en canons, habillée en ré mineur !

Comme une marche insistante, insolite et un peu bancale, ce thème revient hanter l’orchestre à plusieurs reprises. À peine s’est-on habitué à cette étrange procession que la musique bascule, sans crier gare, dans des élans résolument populaires. Les bois et les cuivres s’encanaillent, les rythmes s’affolent, les cymbales claquent : le cortège funèbre se métamorphose en fanfare klezmer, vibrante de gouaille et de nostalgie festive.

Et Mahler superpose encore à cette étrange marche une mélodie tirée de ses Lieder eines fahrenden Gesellen. L’enfant, le mort, le voyageur : tout le petit théâtre mahlérien se met à danser ensemble.

Ce va-et-vient permanent entre gravité ironique et fête populaire est un pur régal pour l’esprit et les oreilles. On se surprend à… vraiment sourire devant cette malicieuse composition ! Mu par les cors et les trompettes, l’orchestre s’emballe  dans  un élan vital, rutilant de couleurs spectaculaires. La langueur et les thèmes flûtés bucoliques du début réapparaissent : tout un cycle de vie.  

Le final, un sommet d’énergie d’une puissance héroïque, achève de soulever la salle.

Certes, le BNO ne pouvait rêver plus beau sésame pour ouvrir cette saison anniversaire : un concert généreux, espiègle et définitivement inoubliable.

Et le dessert ? Des tonnes d’applaudissements.

Dominique-Hélène Lemaire, Deashelle pour le réseau Arts et lettres

lien utile:

https://www.bozar.be/fr/calendrier/belgian-national-orchestra-halls-vinnitskaya